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Georges : un baume sur le coeur

Retour sur la nouvelle pièce de théâtre de Nathalie Doummar.

Suzane O'Neill

Mercredi soir. Je descends de l’autobus 45 Papineau Nord. Dissimulé entre un gym Éconofitness et des bâtiments résidentiels, le théâtre La Licorne se trouve devant moi. Je rejoins mon père et nous prenons nos  places. J’ai beau avoir vu de nombreuses pièces de théâtre, l’excitation est toujours la même : me voilà  à nouveau la petite fille assise dans un fauteuil trop grand qui regardait  son premier spectacle. Les éclairages illuminent la scène ; le public  est transporté dans un bungalow  des années 1980–1990, avec ses couleurs brunes, ses balustrades en  bois et ses collations déposées sur  le buffet. Manuel Tadros, l’interprète de Georges, s’assoit sur un fauteuil inclinable, emblème du  patriarche. Puis, place au théâtre. 

La pièce de théâtre Georges raconte l’histoire d’un père de famille égyptien qui a immigré au Canada. Il voit  ses deux enfants, Diane et Joseph, grandir dans une culture différente de la sienne. Le spectacle est une succession de moments en famille, comme si le public tournait les pages d’un album photos. 

L’authenticité de l’écriture de Nathalie Doummar 

Georges s’inscrit dans la douzaine d’œuvres écrites par Nathalie  Doummar, également comédienne et metteuse en scène. Son écriture, profondément authentique, permet  au public de revisiter ses souvenirs d’enfance. Si elle parle de son propre vécu, son écriture n’exclut pas une certaine universalité. Je pense aux nombreuses fois où Georges ouvre son portefeuille pour  donner un billet d’argent à ses enfants, ou bien lorsqu’il offre des  chaussettes en laine de mérinos en cadeau, simplement parce qu’elles étaient en rabais. Ces petits gestes de Georges me rappellent ceux de ma grand-mère, la façon dont elle glissait un billet de 5 $ dans ma poche. Le texte est une véritable lettre d’amour de l’auteure à son père et c’est là que son écriture frappe le plus fort : dans sa capacité à nous rejoindre. 

Le jeu des comédiens donne vie au texte 

L’authenticité du texte se retrouve dans le jeu de Manuel Tadros  (Georges), Nathalie Doummar (Diane) et Neil Elias (Joseph). Que ce soit par les regards complices  entre le frère et la sœur, par les personnages qui parlent l’un par dessus l’autre ou bien par les silences  qui évoquent les non-dits, les trois comédiens ont une complicité qui  ressemble à celle d’une famille, autant dans les bons que dans les mauvais moments. Une des scènes les  plus marquantes est sans aucun doute l’annonce de la séparation de Georges avec sa femme, particulièrement au  moment où il comprend qu’elle ne reviendra pas. Il dit à sa fille : « Je souhaite mourir, je n’ai plus envie de vivre.  […] Je voudrais mourir d’une maladie qui va être très rapide. […] J’ai échoué.  J’ai échoué à la chose la plus importante de ma vie. » S’ensuit un échange  touchant entre un père émotionnellement distant qui exprime enfin sa peine  et une fille qui cherche à le réconforter. Elle lui répond : « On est tes enfants. On a besoin que tu nous montres que […] tout ne va pas s’effondrer si ça m’arrive, ok ? Alors il ne faut pas que tu meures. » Le jeu des comédiens est remarquable dans cette scène, où les personnages se montrent vulnérables.

« Toujours pendant les réveillons de Noël, Diane mange les céleris déposés sur le buffet familial à chaque « Noël en famille », de son enfance jusqu’à l’âge adulte »

Mise en scène de Rose-Anne Déry 

L’auteure fait traverser aux spectateurs une multitude d’émotions – entre la joie, le rire, la  tristesse et la terreur –, que la metteuse en scène Rose-Anne Déry dirige avec justesse. Les comédiens  s’adressent directement à la salle,  surtout pendant les scènes du réveillon de Noël, où la famille raconte des anecdotes sur Georges,  voire chante avec le public. Manuel Tadros, chanteur renommé, nous  livre une chanson de Gilbert Bécaud, très importante pour le personnage qu’il interprète. Grâce au  bris du quatrième mur, une sorte de  connivence s’installe entre le public et les comédiens ; nous voilà assis dans leur salon. 

La scénographie porte également une grande attention aux détails. Toujours pendant les réveillons de  Noël, Diane mange les céleris déposés sur le buffet familial à chaque  « Noël en famille », de son enfance  jusqu’à l’âge adulte. Ça m’a fait penser à ces rituels d’enfance qui continuent de nous accompagner encore  aujourd’hui, comme ma fascination  pour l’heure miroir à 11h11. J’ai également souri lorsque j’ai remarqué  que Diane attachait plusieurs fois ses lacets dans la pièce. Ce geste dérive  d’une scène au tout début du spectacle, où Georges raconte à sa fille  l’histoire d’un homme dont les lacets  détachés sont restés pris dans l’escalier mécanique du métro. À mesure  que la pièce progresse et qu’elle grandit, Diane attache plusieurs fois ses  lacets avant de prendre la parole, ce qui fait écho à la leçon transmise par  son père. C’est ce genre de petits  clins d’œil qui rendent la pièce humaine et vraisemblable. 

« Même si les enfants grandissent, Georges demeure le soleil autour duquel gravite la vie de ses enfants »

Contemporanéité des enjeux 

À travers le temps qui passe et la famille qui évolue, le monde change  aussi. Georges s’adapte à de nouvelles réalités qui peuvent lui être  étrangères et auxquelles ses enfants tentent de le familiariser, comme le végétarisme de Diane. La politique,  le féminisme, la culture du viol, l’homosexualité, l’assimilation culturelle forcée des Autochtones et le  réchauffement climatique : il n’y a pas de sujets tabous dans la pièce.  Malgré le sérieux des enjeux abordés, la pièce ne perd jamais son humour ou son caractère  émotionnel, comme lors de la scène où Diane récite un poème.  Alors au secondaire, Diane lit sa  création nommée « Molle muqueuse », relatant une agression  sexuelle dans le métro. Elle commence sa lecture avec le vers « ton  sexe. Mon premier pénis non sollicité ». Si j’ai ri comme le reste du  public aux réactions malaisées de Georges et Joseph à l’écoute du texte, mon rire laisse place à une empathie pour Diane. Je trouve intéressant que même si l’intrigue  se déroule à partir de la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2010, tous les sujets sont donc encore brûlants d’actualité.

Une histoire de famille 

Il y a quelque chose de profondément marquant dans le fait d’aller voir  cette pièce sur la paternité avec son propre père. Présent à mes côtés lors de la représentation, le mien a rendu  cette expérience d’autant plus bouleversante. Même si les enfants grandissent, Georges demeure le soleil  autour duquel gravite la vie de ses enfants. Diane décrit d’ailleurs son père  comme « une île de sécurité émotionnelle ». Certes, Georges a quelques  maladresses lorsque Diane lui révèle  son homosexualité, ou lorsqu’il exprime ses opinions positives par rapport à Trump. Nathalie Doummar  dresse néanmoins le portrait d’un homme qui aime ses enfants avant tout. Vers la fin de l’intrigue, Joseph dit à son père : « Papa, tu es mon meilleur ami. » Cette réplique aurait bien pu être la mienne. 

Georges est représenté au théâtre La  Licorne du 29 septembre au 7 novembre, avec plusieurs supplémentaires déjà ajoutées !


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