Cet article discute de paroles musicales crues et vulgaires envers les femmes. Il y a également mention d’un terme dérogatoire. Les mots utilisés dans les traductions ne reflètent pas la pensée de l’auteure et ne visent qu’à illustrer le propos initial en français.
« J’serre plus de meufs que de mains / […] Trous écartés, genoux fléchis / Biatch connaît d’jà fin du récit / […] Dans son vagin, je me défoule », ainsi va la chanson Dieu ne ment jamais de Damso. Une charmante ode à la femme, il va sans dire… Mais Damso est loin d’être le seul (ni le pire) rappeur à utiliser de tels mots pour décrire la gent féminine. Les exemples sont nombreux : NLE Choppa, Kanye West et Chris Brown, pour n’en nommer que quelques-uns. S’il fallait recenser tous les rappeurs qui usent d’un langage dégradant envers les femmes, cette page complète serait remplie de noms. Mais pourquoi est-il si normalisé d’objectifier les femmes dans le rap ?
Une industrie parmi tant d’autres
Mettons une chose au clair : le rap n’est pas la seule industrie à normaliser cette objectification de la femme. Pensons aux films d’action où les femmes sont vêtues de bikinis pour séduire les héros, pensons aux mangas où les jeunes filles sont dessinées avec une énorme poitrine, pensons aux jeux vidéos où les femmes sont vêtues de minuscules morceaux de tissu pour combattre le mal. La misogynie et l’objectification des femmes sont partout autour de nous : le rap n’est qu’un milieu qui explicite le tout en des paroles de chansons. Il est beaucoup plus frappant d’entendre des hommes s’exprimer avec des mots crus que d’être scandalisés par des graphismes ou des représentations imagées. Après tout, nous y avons tant été habitués qu’il n’y a plus rien de choquant, non ?
Une image de réussite
Le rap émerge dans les années 1960 et 1970 dans les quartiers défavorisés du Bronx, à New York. Les communautés noires et latinx sont majoritaires dans ces quartiers et se retrouvent donc au cœur de la naissance du rap, qui sert de diversion aux guerres de gangs. Le rap devient une façon d’éviter le danger des gangs et de la drogue, une échappatoire à cette réalité de l’époque. Le genre musical prend naissance dans les fêtes de quartier avec les MCs (Master of Ceremonies) et les DJ sets, avant de se propager aux bars et aux clubs. L’industrie musicale et cinématographique remarque le potentiel du rap et, peu à peu, le tout devient de plus en plus mainstream.
Le rap étant ancré dès sa naissance dans une lutte contre la pauvreté, la notion de réussite y est très importante. Les rappeurs à succès ont une de ces « struggle stories » : une histoire de travail acharné qui les mène au sommet de la société alors qu’ils sont partis de rien. Cette esthétique de la réussite est populaire et se traduit par l’acquisition de biens matériels… parmi lesquels on compte les femmes.
Dans l’imaginaire du rap, un rappeur qui réussit a de l’argent en quantités ridicules, ce qui lui permet d’acheter montres, voitures, diamants pour les dents : bref, tout le luxe désiré. Toutefois, ce luxe passe par la réussite sexuelle. Un rappeur réussi sera irrésistible pour les femmes, qu’il le soit grâce à sa capacité de leur acheter ce qu’elles veulent ou grâce à ses prouesses sexuelles. Avoir plusieurs femmes à son bras est une preuve de réussite, un trophée à montrer à tous. Tous les rappeurs n’adhèrent pas à cette image archétypale, mais plusieurs la perçoivent comme faisant partie intégrante de leur personnage du rap.
Il peut être amusant de comparer cette esthétique aux discours masculinistes : ces hommes qui connaissent une grande réussite à la fois auprès de leur emploi et auprès des femmes sont communément appelés des « mâles alpha ». Une nouvelle terminologie pour un concept qui existe depuis belle lurette. Comme quoi les masculinistes n’ont rien inventé…
Impacts d’une telle objectification
En 2017, les écoutes pour le rap sur Spotify ont augmenté de 74 %. Une hausse étonnante qui a posé le rap comme genre dominant dans l’industrie musicale sans montrer de signes que son influence diminue. Les rappeurs sont plus populaires que jamais et leur musique est de plus en plus diffusée à travers divers canaux, comme les plateformes d’écoute en ligne et la radio.
Selon une étude, le rap concentre « 65 % des paroles à connotation sexuelle dégradante ». La consommation de cette musique aurait un impact significatif sur la perception de la sexualité chez les adolescents : certains chercheurs défendent une hypothèse selon laquelle les jeunes filles seraient davantage susceptibles de favoriser « une plus grande tolérance à des comportements irrespectueux de la part de leur partenaire ».
Une pratique qui ne s’en cache pas
Les paroles dégradantes envers les femmes viennent dans toutes sortes de formats. Attaques à l’appréciation de la sexualité par les femmes, objectification, homophobie à peine voilée, tout y passe. Playboi Carti rappe dans la chanson Carnival : « She tatted my name on her titties, yeah, you can bust it, but it’s a borrow » (« Elle a fait tatouer mon nom sur ses seins, ouais, tu peux venir dessus, mais c’est un emprunt »). Les paroles sous-entendent que la femme, si obsédée par le rappeur, s’est fait tatouer son nom dans un acte d’admiration et que, même si un autre homme a des rapports sexuels avec elle, elle appartiendra toujours à Playboi Carti… comme un objet appartient à quelqu’un. L’objectification de la femme n’est même pas voilée. Kanye West n’y va pas de main morte non plus : « Girls kissin’ girls ‘cause it’s hot right ? / But unless they use a strap-on then they not dykes » (« Des filles qui embrassent des filles parce que c’est sexy, non ? Mais si elles n’utilisent pas un strap-on elles ne sont pas de vraies gouines »). Le rappeur est clair : la femme ne sert qu’au plaisir et à l’émoustillement de l’homme, même si ce dernier n’est pas directement impliqué. Qui plus est, toute femme lesbienne serait immédiatement sujette à des termes dérogatoires, puisque l’homme n’est plus au centre de tout.
Un double standard
Si NLE Choppa chante sans problème « I’m tryna fuck some’ / In heat, bitch, let me bust one » (« J’essaie de coucher avec une bitch en chaleur, laisse-moi venir une fois »), Ceechyna, une rappeuse anglaise, a reçu énormément de commentaires négatifs pour sa chanson Peggy. Des paroles comme « I’m pegging that man at the back of the bus » (« Je fais du chevillage à cet homme dans le fond du bus ») ou encore « I don’t give a fuck, shut the fuck up, get on your knees and grease my feet » (« Je m’en fous, tais-toi, mets-toi à genoux et graisse-moi les pieds ») ont fait réagir fortement les internautes sur des réseaux sociaux comme TikTok. L’oreille moyenne est habituée à entendre des hommes dégrader les femmes pour le bénéfice de la chanson, mais le contraire est plutôt inhabituel. Dès que cette artiste féminine renverse les rôles traditionnels de misogynie, l’indignation retentit : des accusations de misandrie ont été lancées sur les réseaux sociaux.
Est-ce réellement plus scandaleux qu’une femme dégrade les hommes que les hommes dégradent les femmes ? Et est-ce vraiment un enjeu beaucoup plus grave que la misogynie ancrée dans notre société ? L’un comme l’autre est problématique, mais certaines femmes se tournent vers la misandrie pour lutter contre une misogynie qui ne s’efface jamais. Les hommes, eux, sont en revanche bien loin de se défendre de quoi que ce soit avec ces discours rabaissants…



