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La sursaturation de l’imaginaire

Microsérie : une fournisseuse de dopamine qui tue le vide

Félix Fournier l Le Délit

Raccourcissez vos phrases. Limitez vos métaphores. Ne gardez que l’essentiel.

Voici la recette idéale pour les minimalistes et les adeptes de la productivité. Or, ces ingrédients ne suffisent pas à séduire les algorithmes. Il faut être accrocheur, percutant. Alors, exagérez : stimulez vos spectateurs avec un shot d’adrénaline dans le peu de temps dont vous disposez. 

Sous ce mécanisme, vous retrouvez ainsi dans vos feeds des hommes misérables se transformant en CEO après avoir été rejetés par leur fiancée, des héritages de milliardaires tombant du ciel, des « derniers de classe » recevant la plus grande bourse d’excellence académique. Ici, les arrogants goûtent l’amertume de la chute, les intimidateurs paient le prix de leurs actions et les agresseurs subissent une vengeance sans merci. Ici, c’est le monde des microséries – ou le « mélodrame style TikTok ».

Les « microséries » 

Né dans l’économie des plateformes chinoises vers la fin des années 2010, ce format de vidéo courte avait déjà généré des revenus de 37,39 milliards de yuans en 2023 (équivalent d’approximativement 7,13 milliards $CAN), soit une augmentation de 267,65 % par rapport à l’année précédente. Cette année, Media Partners Asia (MPA) estime que ce chifre devrait passer de 2,7 milliards à 3,6 milliards $USD pour les microséries à l’extérieur de la Chine continentale. 

ReelShort, une plateforme de micro- série lancée à Los Angeles en 2022, a pour objectif de diffuser plus de 400 nouvelles séries en 2026, soit environ huit fois le nombre d’émissions confirmées par Netflix pour la même année. Sans surprise, l’origine de cet écart se trouve dans le budget. Le coût de production d’un épisode de série en streaming premium sur Netflix varie entre 8 et 30 millions $USD alors qu’une microsérie complète – comptant de 60 à 100 épisodes – ne coûte typiquement qu’autour de 15 000 à 300 000 $USD.

Ce montant s’effondre une fois de plus depuis l’entrée en jeu de l’intelligence artificielle (IA). Selon une analyse de la banque HSBC, l’utilisation de l’IA dans la fabrication de ces microséries en Chine a permis une réduction jusqu’à 90 % des coûts de production. Ces formats règnent désormais en maîtres sur les réseaux sociaux, bien au-delà de la Chine. Allant des brainrots devenus viraux sur TikTok début 2025 aux « fruits trompeurs » du printemps 2026, la prolifération rapide de ces contenus expose autant la nature dérisoire du coût de fabrication que la standardisation d’une esthétique absente de tout sous-texte. 

Toujours plus de drame 

Si l’industrie de la microsérie connaît une croissance exponentielle, la grande majorité de ces histoires demeurent assez clichées. Des « Cendrillons » rencontrent des « Edmond Dantès », des répliques d’Orgueil et Préjugés et de Twilight se dispersent dans tous les univers possibles. Ces vidéos prennent la forme verticale et durent généralement d’une à deux minutes. Le nombre d’épisodes varie d’une série à une autre, mais une chose est sûre : tout est conçu pour que vous puissiez – et surtout, vouliez – les consommer à toute vitesse. Pour suivre le rythme de l’intrigue, les accroches s’enchaînent sans répit : si un conflit n’éclate pas au cours des 30 premières secondes d’un épisode, la série est essentiellement un échec. 

Des « Cendrillons » rencontrent des « Edmond Dantès », des répliques d’Orgueil et Préjugés et de Twilight se dispersent dans tous les univers possibles.

Tout est condensé pour maximiser les récompenses émotionnelles dans l’immédiat. Selon le psychologue Ken Fung, les microséries créent des pics de dopamine très vite, ce qui satisfait le cerveau assoiffé. Mais tout a aussi un prix. Ces décharges constantes de dopamine ne laissent pas le temps au cerveau de se réguler, créant ainsi un cercle vicieux de dépendance. Comme on pouvait s’y attendre, de nombreux téléspectateurs rapportent avec un certain remords qu’ils « ne pouvaient simplement pas s’arrêter (tdlr) ».

C’est ici que se trouve le vrai danger. À force de micro-stimulations ultra-rapides, le cerveau s’habitue : incapable d’y retrouver la même intensité, il en vient à rejeter la lenteur et les récits longs. Dans cet océan de micro-chocs, la profondeur narrative s’apparente désormais à un trésor englouti. 

Le protagoniste représente le bien absolu ; par déduction, quiconque s’oppose à lui est relégué au rang de « méchant ». Afin d’optimiser la prochaine dose de dopamine, les créateurs accentuent brutalement l’oppression subie par le héros afin de rendre sa vengeance d’autant plus spectaculaire. 

La quête frénétique de dramatisation propre aux microséries ne se contente pas d’accentuer le manichéisme des personnages : elle altère subtilement la perception que l’on a du monde réel. En rupture avec l’univers que les microséries mettent en scène, le nôtre ne fonctionne pas selon un principe binaire de noir ou blanc. Dans la réalité, un « je t’aime » peut revêtir mille significations invisibles, tout comme un retard n’est pas forcément une trahison et un refus ne témoigne pas toujours d’une haine personnelle. 

La peur du vide 

Outre la construction binaire des personnages, le format de cette culture émergente de microséries joue aussi sur la relation entre l’individu et son environnement. Contrairement aux grands écrans, qui privilégient l’ampleur et la profondeur des images, la vidéo verticale offre une expérience plus intime et resserrée, se rapprochant d’un appel FaceTime plus que de la télévision. Les acteurs en gros plan, des expressions faciales exagérées, des répliques familières : tout est au service des émotions véhiculées auprès du public. Ici, le décor est sans importance, sauf pour montrer le luxe ou la misère aux extrémités. Un format qui correspond bien à ces thèmes – vengeance, désir, pouvoir – dans la conception : un format plus égocentrique que jamais. 

Pourtant, c’est efficace, non ? Plus besoin de se casser la tête avec des détails comme la signification d’un panier de bananes sur la table à manger ou un garçon qui pédale à vélo dans la neige pendant trois minutes. Tout nous y est donné sans détour ; quel est le problème ? 

Certes, supprimer ces scènes n’aura pas d’impact sur le schéma narratif. Toutefois, cette suppression anéantit le hors-champ – l’espace d’interprétation laissé aux spectateurs. À court terme, elle soulage nos cerveaux fatigués après de longues journées de travail comme un sac de chips qui satisfait une fringale immédiate. C’est à long terme que les conséquences de surconsommation s’accumulent au détriment de notre santé et de la santé de la société. 

Elle nous entraîne à ne plus regarder hors de nos fenêtres, et un jour, nous ne verrons plus. Cette réalisation me fait penser à une manifestation qui a eu lieu en Chine en novembre 2022 contre la politique de censure du pays. Les manifestants de Beijing tenaient chacun une feuille blanche A4. Rien n’y était inscrit, pourtant tout le monde comprenait. Ils cachaient leur revendication dans l’espace négatif, le vide qui donne à la forme tout son sens. Cette « blancheur » épouvante l’autorité comme celle de Moby Dick épouvantait Ismaël : c’est le vertige devant le non-dit. 

Le pouvoir autocratique, tel celui de l’algorithme, craint ce qui ne peut pas être classifié et exige l’explicite. Il nous prive du vide alors que nous sommes constitués de vide à l’échelle atomique. En saturant le cadre de vérités mâchées et de réponses immédiates, l’industrie du micro-contenu nous entraîne à craindre l’absence de signal. Or, la liberté ne naît pas dans les solutions instantanées, mais dans nos parcours de questionnements. Face à cette sursaturation générale, c’est dans l’espace négatif que nous devons récupérer notre humanité.


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