C’est l’histoire d’une femme, c’est l’histoire d’un chien, c’est l’histoire d’une société. C’est l’histoire de tous, une histoire de rejet injustifié, d’ostracisation, de solitude. Bienvenue dans La version qui n’intéresse personne.
Un décor anarchique
En entrant dans la salle, le décor coupe le souffle. De longs rideaux ondulent dans la lumière pour créer un effet éblouissant et une structure réplique des montagnes qui s’élèvent sur l’arrière de la scène. Sur les côtés, des lampes, des bibliothèques pleines à craquer, un matelas, une toilette, un réfrigérateur, une table. Les composantes du décor sont toutes aussi hétéroclites que l’on pourrait s’y attendre pour une pièce punk et anticonformiste : tout crie le chaos dans lequel l’histoire nous plongera et annonce le début d’un voyage tumultueux et poignant.
Là où l’espoir s’en va mourir
La version qui n’intéresse personne est basée sur le roman éponyme par Emmanuelle Pierrot qui raconte l’histoire de Sacha, 18 ans, partant pour Dawson City, au Yukon avec son meilleur ami Tom : leur relation est ambiguë, ils sont inséparables, deux parties d’une même âme. Là-bas, ils découvrent une liberté inespérée, une échappatoire pour tous leurs maux, un endroit où, enfin, ils sont à l’abri du reste du monde. Dawson City est la ville des punks, des anarchistes et des hors-la-loi. Un endroit où la famille se crée au fil des soirées au bar, des chiens adoptés, des trips de MDMA et des jobines pour payer le loyer. Mais quand Sacha tombe amoureuse d’un autre, Tom est consumé par la jalousie. Alors que la pandémie de la COVID-19 commence, Dawson City devient un enfer pour Sacha qui cherchait un paradis.
Un jeu puissant
Sur scène, Mélissa Iguer (Sacha) joue les émotions viscérales que son personnage ressent à la perfection : le jeu est dans le corps et dans la voix, jusque dans les plus petits gestes. Le rire part du ventre jusqu’à en devenir contagieux, les hurlements de détresse nous secouent les entrailles, chaque coup d’œil vers l’un des interprètes est voulu. Ses collègues suivent la cadence : la voix magnifique de Lyraël Dauphin (Jade) envoûte, l’énergie de Karl Bobanovits (Tom) est contagieuse. La gamme d’émotions est large : du rire aux larmes, de la colère fulgurante au doux brouillard des drogues, les acteur·ices nous transportent dans l’univers des anarchistes mis au ban de la société. Dawson City prend vie à travers les interprètes qui lui donnent ses couleurs avec succès.
Un miracle de mise en scène
Marie-Claude St-Laurent, à l’adaptation, et Marie-Ève Milot, à la mise en scène, réussissent le pari de condenser un livre de 368 pages en une pièce de 2 h 15 sans que les péripéties ne soient précipitées. La narration du roman est conservée à travers les petits apartés de Sacha pour garder le rythme effréné du récit, qui représente le besoin primal de la narratrice de ne « pas fermer sa gueule de chienne ». À ce propos, Luna, la chienne de Sacha, est magnifiquement bien mise en scène. À travers une mascotte qui prend vie, l’importance de la « louve » de Sacha est conservée comme dans le récit originel, nous faisant oublier la comédienne qui se cache derrière l’animation de cet animal.
À l’affiche jusqu’au 17 octobre au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, La version qui n’intéresse personne promet de bouleverser le quotidien de ses spectateurs. Une pièce qui parle des maux de notre époque, de notre monde, et des violences qui s’y passent juste sous nos yeux. Une pièce militante dans son essence, qui transcende la simple performance théâtrale grâce aux artistes qui brandissent avec fierté un drapeau palestinien et un keffeh. Un cri du cœur pour la bienveillance humaine.



