Cet été, je suis tombée sur la vidéo d’une jeune Française exprimant son choix de ne pas avoir d’enfants. Invoquant ses valeurs et présentant tout simplement ce choix comme celui d’une femme libre disposant de son propre corps, je comprenais parfaitement ses motivations. C’est lorsque j’ai eu le malheur de m’aventurer dans la section commentaires que le cauchemar a commencé. Entre les internautes qui se réjouissaient que « les gauchistes ne se reproduisent pas » et ceux qui la traitaient d’« égocentrique », j’en ai trouvé un qui a vraiment piqué ma curiosité : « tu brises le contrat social ».
Cet ouvrage de Rousseau, Du contrat social, je l’ai lu, je l’ai étudié avec minutie, et jamais je n’aurais pensé que cet argument philosophique si connu puisse mettre en péril mon autonomie corporelle.
Certes, pour mettre la table (ou faire un court commentaire éditorial), Jean-Jacques Rousseau n’est pas le personnage le moins controversé de l’histoire et, bien évidemment, il flirtait ouvertement avec la misogynie. Mais qu’est-ce que ce fameux contrat social a à voir avec mon utérus ?
Selon le contrat social, les citoyens d’une société, en en faisant partie, acceptent tacitement de céder une part de leur liberté naturelle à l’État afin qu’il puisse veiller sur l’organisation harmonieuse de la société et mieux protéger les citoyens. L’État, gouverné par la volonté générale du peuple, peut alors entreprendre des actions qui briment la liberté de certains afin d’assurer le bon fonctionnement de la société. Ces violations de droits, selon Rousseau, sont légitimes, puisqu’elles proviennent de la volonté du peuple – qui a un pouvoir absolu.
Une fois cette logique poussée à l’extrême, advenant une baisse importante de la natalité, « la volonté générale » pourrait justifier l’imposition de la maternité à des femmes. En effet, dans ce scénario, cette baisse de natalité pourrait entraîner des problèmes sociétaux majeurs, comme un manque criant de main-d’œuvre.
En appliquant cette rhétorique au pied de la lettre, on se retrouverait littéralement dans La servante écarlate, où le corps des femmes devient un instrument démographique appartenant exclusivement à l’État. Une réalité dégoûtante où les femmes sont réduites à leur utérus, de simples machines servant à apaiser l’inquiétude démographique de la patrie.
Je me suis longtemps arrêtée devant ce constat alarmant – ma liberté et mon autonomie corporelle ne tiennent-elles qu’à un fil ? Peut-on réellement me retirer mon droit de choisir comme l’on supprime une vulgaire virgule mal placée ?
Là où cette application aveugle de Rousseau fait défaut, c’est qu’un État qui a la responsabilité de protéger réellement ses citoyens ne peut imposer une grossesse à qui que ce soit. Non seulement « la volonté générale » peut se tromper, mais lui accorder le pouvoir absolu revient à ne pas reconnaître l’existence même de droits et libertés individuels et inaliénables. Le contrat social est un accord bilatéral entre un citoyen et l’État et ce dernier se doit de protéger l’intégrité corporelle des citoyens et leur propriété. Ainsi, forcer une femme à porter un enfant viendrait littéralement briser cedit contrat social.
Bien que Rousseau lui-même présente l’asservissement des femmes comme étant naturel, cela vient alors littéralement contredire ses prémisses principales quant à l’organisation et la légitimité du pouvoir politique.
Puisqu’on dépoussière les philosophes des Lumières, et que nos chers amis indiscrets s’improvisent doctorants en la matière dans l’espace commentaires, j’aimerais aborder brièvement la pensée de John Locke sur le sujet.
La vie, la liberté et la propriété : ce sont les trois principes que l’État doit respecter pour fonder sa légitimité. Pour Locke, cette propriété s’étend d’abord à son propre corps. C’est un cadre beaucoup plus concret et respectueux de la liberté humaine que celui de la « volonté générale ».
La France comme le Québec sont des États de droit, où les libertés individuelles sont reconnues et protégées autant que les lois le permettent. Mais rien n’est garanti : toutes ces dispositions sont entièrement dépendantes de la volonté politique du moment.
De Galaad au Québec
Mais pourquoi vous parler de tout ça ?
Parce que le grand non-dit lors des prochaines élections provinciales, c’est la baisse démographique au Québec : l’an passé, la population de la province a connu un recul de 0,1 %, tandis que le nombre de décès a surpassé celui des naissances.
Alors que plusieurs partis politiques déclarent que la capacité d’accueil du Québec est saturée, on incite les jeunes Québécois à avoir plus d’enfants – bonjour la cohérence. C’est donc le retour des politiques natalistes.
C’est sûr que dans un monde où l’on manque de places en CPE, où nos écoles à trois vitesses débordent, où le coût de la vie atteint de nouveaux sommets, où l’on doit travailler à un rythme effréné et où l’on se fait avaler par les tensions géopolitiques pendant que notre planète brûle, la parentalité devient un défi complexe.
Bien sûr, je suis en faveur de l’allongement des congés parentaux et de la création de nouvelles places en CPE – pourquoi condamner les jeunes qui décident de fonder des familles à le faire dans les pires des conditions ? Nos familles méritent beaucoup mieux que ça. Là où le malaise s’installe, c’est à l’annonce des mesures natalistes proposées notamment par le Parti Conservateur du Québec (PCQ).
Ce qu’Éric Duhaime, chef du PCQ, propose, c’est de geler le nombre de places en CPE et d’accorder une allocation de 100 $ imposables par semaine à chaque parent qui reste à la maison avec son enfant – à condition que son partenaire travaille à temps plein.
En bloquant l’accès au réseau public de garde, le PCQ crée une contrainte économique qui incite financièrement le retour des femmes au foyer. Pour rappel, ce modèle québécois des CPE a rendu possible l’éducation de générations entières, en plus de permettre à un nombre incalculable de femmes de revenir rapidement sur le marché du travail et de s’émanciper.
Et pour ceux qui ne veulent s’en tenir qu’aux chiffres : ces mères qui retournent au travail rapportent aujourd’hui à l’État – en taxes et en impôts – bien plus que ce que lui coûte ces places en garderies à moins de 10 $. Les CPE ne sont donc pas une vulgaire dépense, mais un investissement plus que rentable à tous les niveaux.
Plutôt que d’offrir un choix délibéré, cette logique imposerait fatalement un mode de vie axé sur le parent unique au foyer, où l’un des deux parents est contraint de rester à la maison pour s’occuper des enfants, tandis que l’autre devient le soutien financier de la famille – et tout ça par manque de solutions de garde adaptées.
Le PCQ n’est pas le seul parti à s’aventurer sur cette pente glissante : le Parti Québécois (PQ) n’a pas tardé à suivre, avec sa logique de « bébé bonus ». Son chef Paul St-Pierre Plamondon promet une prime financière directe aux familles pour l’arrivée d’un troisième et d’un quatrième enfant. Ce genre de mesure vient littéralement mettre un prix sur la capacité reproductive des femmes, comme si l’État venait récompenser les naissances à la pièce. Les corps des femmes deviennent à nouveau des leviers démographiques, un outil transactionnel, de simples machines distributrices à la commande de l’État.
Bien qu’il y ait effectivement des conséquences importantes découlant du vieillissement de la population, je suis d’avis que la solution ne passe pas par la valorisation politique et monétaire de la maternité. Non seulement ces primes représentent des montants dérisoires pour les familles dans le contexte économique actuel, mais les mesures telles que les « bébé bonus » ont déjà prouvé leur inefficacité. C’est comme si l’État donnait un dollar symbolique aux familles qui décidaient d’avoir des enfants – réduisant le tout à un geste purement politique. Ce sont des politiques que nous avons déjà vues passer au Québec et qui n’ont que légèrement et temporairement augmenté le taux de natalité, sans toutefois atteindre leurs cibles. Ce ne sont pas ces petites allocations qui nous permettront de survivre à la crise du logement ou à l’explosion du coût de la vie.
Les jeunes Québécois ont le droit de choisir, il en est de leur liberté la plus fondamentale. Il faut leur donner tous les outils pour que chaque personne qui décide d’avoir un enfant ait toutes les ressources nécessaires. Ce n’est pas en gelant les places en garderie ni en monétisant la fertilité que l’on répondra aux aspirations de notre génération.
Est-ce que je dois un bébé à l’État
Je me suis posé la question de long en large.
À entendre les chefs de certains partis politiques, on dirait presque qu’ils sont en train de scruter mes ovaires au microscope. Je sens cette pression de la société et des politiciens pour fournir un autre petit travailleur qui mettra l’épaule à la roue. On dirait que le seul fait de posséder un utérus nous contraint à mettre une vie au monde.
On parle de la grossesse comme si on parlait d’acheter des œufs à l’épicerie, comme si ça ne coûtait rien, comme si c’était banal. Mais c’est la décision d’une vie : celle de voir son corps changer de manière permanente, de subir de violents bouleversements hormonaux qui entraînent symptômes physiques et détresse émotionnelle, et c’est mettre sa carrière en péril. D’autant plus que les femmes portent encore aujourd’hui la majorité de la charge mentale relative au foyer et aux enfants : ce n’est donc pas une décision à prendre à la légère.
Avoir un enfant, c’est un don de soi qui se fait par choix et non par obligation ni par pression. Surtout lorsque cette pression provient de cette même société qui fait culpabiliser les femmes et qui les traite de mauvaises mères dès qu’elles demandent de l’aide.
« C’est notre choix (…) et personne ne doit faire ce choix-là à notre place »
Non, ni moi, ni personne ne doit d’enfant à l’État. Ce sont nos enfants, pas les leurs. Nous mettons au monde des êtres humains et non des futurs contributeurs fiscaux. C’est notre choix en bout de ligne, nos sacrifices, nos corps, nos vies, et personne ne doit faire ce choix à notre place. Ce ne sont pas eux qui prendront soin de nos enfants au quotidien, ce ne sont pas eux qui devront leur expliquer pourquoi les flammes ravagent nos forêts ou pourquoi la haine retentit à chaque coin de rue alors que nous peinons à mettre un souper sur la table.
Le simple fait d’avoir un utérus ne nous oblige à rien, et ce n’est pas l’État ni les pseudo-philosophes de TikTok qui pourront en dire autrement.
On ne bâtit pas une société en faisant culpabiliser les femmes ou en monnayant leur retour au foyer : on le fait en respectant leur choix. Non, je ne dois aucun bébé à l’État, et aucune politique nataliste ni aucun contrat social ne fera de mon corps une propriété publique.



