Cet été, comme tous les 4 ans, s’est déroulée la Coupe du monde de soccer. Alors que des records d’audience ont à nouveau été réalisés et que le soccer est plus que jamais présenté comme un sport capable d’unir le monde, il reste une minorité qui n’est presque jamais évoquée dans le soccer masculin, la communauté LGBTQ+. Sur 1 244 joueurs sélectionnés pour ce Mondial, aucun n’est ouvertement homosexuel. Même au-delà de cette compétition, le constat reste le même : il n’y a quasiment aucun joueur de classe mondiale ouvertement homosexuel ou tout simplement queer. Mais alors, comment expliquer que le sport le plus populaire du monde – autant en nombre de spectateurs que de pratiquants – n’ait pratiquement aucune figure ouvertement gaie, surtout quand on le compare à son homologue féminin ?
Culture de la masculinité
Avant même d’évoquer l’homosexualité, il faut comprendre que la culture du soccer impose une vision très précise et figée de la masculinité. Le soccer, comme nombre d’autres sports de haut niveau, promeut le mythe de l’athlète viril censé dépasser sa douleur pour exceller. Si cette image ne se limite bien sûr pas au joueur de soccer, les normes de genre qui l’accompagnent semblent être profondément ancrées dans la culture de ce sport. Ainsi, toute transgression de cette image de la masculinité est remarquée, si ce n’est critiquée.
Un exemple assez parlant quand on évoque l’impact de ces normes est celui du défenseur Benjamin Pavard, qui publie en février 2025 une photo de lui en débardeur blanc. Si cette image n’a à première vue rien de particulièrement choquant, les réactions moqueuses et les commentaires homophobes n’ont pas attendu pour se faire entendre, et cela aussi bien de la part d’internautes anonymes que de la part de ses coéquipiers en équipe de France. Le cas de Benjamin Pavard n’est pas un incident isolé. L’espagnol Borjas Iglesias – un joueur d’ailleurs engagé pour la lutte contre l’homophobie et la masculinité toxique – a également été victime d’une vague d’insultes homophobes après avoir porté du vernis sur ses ongles.
Ce genre de réaction à ce qui peut à peine être considéré comme des transgressions aux normes de genre illustre à quel point le soccer reste façonné par une culture toxique de la masculinité. Aucun de ces deux joueurs ne s’est déclaré homosexuel, mais ils restent malgré tout la cible d’insultes homophobes, simplement parce qu’ils s’affichent avec des éléments qui ne correspondent pas aux normes de genre traditionnelles. Ce phénomène est d’ailleurs particulièrement visible dans le soccer, comme le montre une étude du syndicat des joueurs (FIFPRO). On y constate que les joueurs sont ciblés en fonction « de la perception qu’on a de leur comportement ou de leur personnalité » (tdlr), mais aussi pour leurs soutiens à la communauté LGBTQ+. Dans un contexte où un simple écart aux normes de genre traditionnelles peut être sanctionné par des réponses virulentes, l’idée d’admettre ouvertement son homosexualité peut sembler difficilement viable, expliquant en partie sa rareté.
« La culture du soccer impose une vision très précise et figée de la masculinité »
Ces craintes ne sont d’ailleurs pas infondées. L’histoire tragique de Justin Fashanu, le premier footballeur professionnel à avoir publiquement fait son coming-out, le prouve. Ce joueur anglais – le premier footballeur britannique noir à avoir été transféré pour un million de livres – se destinait à une très belle carrière. Mais son coming-out, le 22 octobre 1990, va bouleverser ses plans. Dans un premier temps, il est rejeté par sa famille, surtout son frère. Mais l’homophobie va ensuite s’étendre au monde du soccer alors qu’ilperd le soutien de son manager et devient la cible de supporters. En 1998, il met fin à sa carrière de footballeur avant de mettre fin à ses jours quelques mois plus tard. Fashanu est aujourd’hui au pan-théon du soccer pour sa contribution à ce sport, mais son histoire tragique a laissé une empreinte dans le monde du soccer. Il faudra attendre deux décennies pour qu’un autre joueur en activité ait le courage de faire son coming-out publiquement.
Évolutions et déceptions
Cette histoire remonte aux années 90’. Depuis, la société dans son ensemble a largement évolué sur la question de l’homosexualité. On pourrait donc penser que le monde du soccer a lui aussi évolué. Plusieurs campagnes contre l’homophobie ont été mises en place dans différentes ligues professionnelles. La Ligue de football professionnel (LFP) française a lancé une campagne qui implique, entre autres, la présence d’un badge distinctif aux couleurs de l’arc-en-ciel et des messages de sensibilisation dans les stades et à la télévision. En Angleterre, la Ligue anglaise de football (EFL) a fait de même avec notamment un ballon aux couleurs de l’arc-en-ciel et des dons à l’association Football v Homophobia. Cependant, ces actions principalement symboliques ont reçu des retours assez mitigés, avec le refus de certains joueurs de participer évoquant des croyances personnelles ou religieuses. La LFP a d’ailleurs abandonné cette initiative contre l’homophobie, préférant réunir les luttes contre toutes les différentes formes de discrimination en une même campagne.
« Les joueurs qui voudraient faire leurs coming-out ne seraient pas réellement soutenues par ces institutions »
Si les grandes institutions du football tentent de montrer un visage uni contre l’homophobie, certaines de leurs décisions peuvent sembler assez contradictoires avec ce discours. On peut notamment évoquer l’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar, un pays où l’homosexualité est illégale. Ce genre de décision peut entretenir l’idée que les joueurs qui voudraient faire leurs coming-out ne seraient pas réellement soutenus par ces institutions.
Si le milieu du soccer masculin semble assez peu accueillant pour les joueurs homosexuels, comment se fait-il que le foot-ball féminin soit, lui, beaucoup plus ouvert sur ce sujet ? En effet, la Coupe du monde de 2023 comptait 96 athlètes ouvertement LGBTQ+, dont des stars mondiales, comme Megan Rapinoe ou Vivianne Miedema. Cette différence peut notamment être expliquée par le fait que les joueuses, en pratiquant un sport traditionnellement associé à la masculinité, vont déjà à l’encontre de certaines normes de genre. Il est ainsi moins difficile de briser d’autres normes en se revendiquant LGBTQ+.
