C’est éternel.
Je passe devant des personnes côte à côte, qui attendent. En série, des couples d’inconnus assis. Parfois, l’un regarde subtilement ce que l’autre fait sur son téléphone. Je défile devant des miroirs qui renvoient à ces duos immobiles, muets.
Les salles d’attente ont démarré cette mode d’entre-temps, on obéit à des numéros sur une TV et au bruit blanc d’un calorifère minimaliste dans un lieu dessiné à la mine, ses pourtours à peine effacés, motifs de rognures de gomme à effacer aux plafonds. Ici, on obéit à des mots vides et à des chiffres à peine moins pâles.
C’est blanc. C’est toujours blanc. C’est toujours Cloud Dancer, couleur de l’année Pantone. C’est un nuage invisible qui fait craquer les murs de ces sons qui semblent toujours sourds aux autres. Des surligneurs tombent, des fils d’écouteurs se mêlent, un rire pour quatre soupirs. Celleux qui dansent en haut, avec les fils électriques, dans nos bouches d’aération.
Sur un escabeau, un électricien enlève un carré du faux plafond. S’évade de notre réalité dortoir. Ça fait de la philosophie sans s’en rendre compte, ça plombe le quatrième mur et ça se met la tête dans les débris. Je ne connais rien aux débris, je connais juste des mots vides et des chiffres écrits avec deux-trois traits d’unions. Je connais juste les mots pour croquer rapidement ce danseur de nuages dans ma tête, l’une de ces personnes qui réparent nos Clouds pis nos PowerPoints croches qui disparaissent cent-quarante-huit fois par heure à cause du mauvais câble mal installé. L’odeur de la craie a disparu, diffuse, la couleur est restée et s’est installée, souveraine, dans nos carreaux au plafond et nos carrés de tête.
Ça fait deux minutes ou deux heures que je marche, un grain rocheux dans la botte glisse entre deux orteils, puis s’élance au bout avant de ma semelle. Il revient se faufiler là où la plante de mon pied ne touche pas à la botte, voûte immense pour ce voyageur minuscule.
Disparaitre cent-quarante-huit fois, j’exagère. Disparaitre cent-quarante-huit fois dans sa tête, peut-être. Disparaitre dans hier, la dernière série sur Netflix, les acteurs mauvais, déjà un de cancellé, la saison tant attendue cancellée pour d’autres raisons, des raisons de budget, du budget que j’ai pour du café cheap that’s it, disparaitre dans demain, le repas, la facture de chauffage, rembourser l’hypothèque, l’acteur cancel dans son appart blanc repeint en Cloud Dancer, voyage dans une couleur vide au mètre carré, repartagé cent-quarante-huit fois. Aimer les mots vides. Le grain dans ma botte hurle un peu. Celleux qui dansent sous les voûtes dans nos bottes, la tête dans le plafond, anonymes, pas de mugshot sociale pour les emprisonner dans des tasses blanches custom.
Acheter du café. Espérer qu’il en reste au salon. Une tasse propre blanche aux fissures Cloud Dancer. Répéter le motif gris du plafond dans sa tête, puis dans la plus grande veine rosée des yeux. Penser aux maladies oculaires et pincer les yeux jusqu’à voir des étoiles de dégoût.


