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IA : l’employée de la décennie ?

La place de l’intelligence artificielle dans le secteur audiovisuel.

Ana Camila Torchia | Le Délit

« Je veux que l’intelligence artificielle (IA) fasse  ma lessive et ma vaisselle pour que je puisse faire de l’art  et de l’écriture, et non l’inverse (tdlr) ». Vous avez sans doute déjà vu passer sur les réseaux sociaux en début 2024 cette fameuse citation  tirée d’une publication sur la plateforme X (anciennement Twitter) de  Joanna Maciejewska, autrice et artiste amatrice, en réponse à la prolifération d’« art » généré par l’IA  durant la même période. 

Si l’angoisse de Maciejewska se concentrait sur l’introduction de l’IA dans les arts visuels et dans l’écriture, l’IA de nos jours ne se limite plus à la reproduction de quelques phrases ou  images. Sur les réseaux sociaux (TikTok, Instagram Reels, YouTube  Shorts, etc.) comme dans les bandes  publicitaires, les traces d’IA sont omniprésentes. Même au cinéma. Le 23  octobre dernier, Sanxingdui : The Future Past est sorti dans les salles de  cinéma en Chine en tant que premier long métrage chinois entièrement conçu par l’IA. La même journée,  Elon Musk a également partagé le premier épisode de sept minutes de  l’adaptation de L’Odyssée par le modèle Grok sur X, qu’il promet être  « historiquement exacte et fidèle à l’art  d’Homère », faisant référence aux critiques du film de Christopher Nolan. 

La démocratisation technologique 

Quoique son utilisation demeure éthiquement ambiguë aux yeux de  plusieurs, l’IA a effectivement franchi une première porte d’entrée  pour tous. Réaliser un film dans sa  chambre est officiellement possible. Même pas besoin de filmer.  Les outils numériques peuvent maintenant faire le travail d’une  équipe complète – c’est​-à​-dire, intervenir à toutes les étapes de la  création. C’est notamment ce que  nous montre Gabriel Brien – fondateur de l’Agence Crimson Spark,  une entreprise montréalaise de production de vidéos IA – lors d’une entrevue avec Le Délit. 

Récemment, son court-métrage Last One a remporté le Grand Prize AI Independent Montreal et le prix Best Technical AI au AI & Robots Film Festival à Taiwan. Si Brien confie avoir travaillé seul sur son projet, il ne prétend pas « être un réalisateur de films comme dans le cinéma traditionnel ». 

Pourtant, son film Last One, qui ne dure que trois minutes, lui a pris plus de 70 heures de travail : « C’est moi qui écris le script à la main,  j’écris le style de chaque personnage, les environnements. Évidemment, c’est un modèle génératif,  alors je génère les scènes, je les choisis, je les corrige et je les refais. » Il  ajoute d’ailleurs qu’« il faut avoir une base dans comment […] une scène fonctionne, comment créer une histoire, comment faire passer  un message, comment faire transparaître l’émotion à la caméra. Enfin,  tout pour que ce soit crédible ». Pour lui, l’IA est un outil qui donne accès, mais qui ne remplace pas tout. 

Une arme à double tranchant 

Si cette autonomie ouvre de nouvelles possibilités créatives, elle soulève aussi des questions quant aux  garde-fous traditionnellement présents dans la production culturelle.  Pour mieux comprendre l’intégration de l’IA dans le secteur audiovisuel, Le Délit s’est entretenu avec Danaé  Gamache, étudiante de première année en télévision à l’Université du  Québec à Montréal (UQÀM). Selon  elle, l’IA réduit le nombre d’intermédiaires entre les créateurs et leur public, une transformation qui mérite  une attention particulière. 

« Maintenant, une seule personne  peut décider d’utiliser le divertissement pour convaincre les autres de  ses opinions. Lorsqu’il y a plus d’intermédiaires dans le processus, il y  a aussi plus de gens qui peuvent s’opposer à un message et réfléchir à ses  conséquences », explique-t-elle. « Ça enlève bien des gens qui pouvaient dire “non, je refuse qu’on ait ce type de contenu, c’est dangereux” ». 

« Certes, valoriser l’humain dans la création n’a rien de mauvais, mais ne risque-t-on pas de surglorifier une œuvre simplement parce qu’elle est née de mains humaines ? »

Danaé Gamache nuance toutefois qu’elle ne s’oppose pas à l’utilisation de l’IA ; il faut juste la garder comme outil. « J’avais un prof de montage qui nous disait de suivre l’évolution, il intégrait du “soft IA” dans nos cours. Par exemple, on apprenait à l’utiliser pour transcrire le texte d’une entrevue », affirme-t-elle. « En montage, je trouve que l’IA est utile, et c’est déjà utilisé. Pour tracker un  objet, pour supprimer un arrière-plan, pour rajouter des effets comme  de la brume, pour transcrire un texte, c’est très utile ». Un autre professeur  de scénarisation leur a également proposé « d’essayer de collaborer avec  l’IA pour scénariser ». Néanmoins, il faut utiliser son propre jugement. 

Cette vision rejoint l’idée du « humain in, humain out » de la recherchiste et scénariste Catherine-Emmanuel Brunet. « Tu commences à fournir  quelque chose qui vient de toi. Tu regardes si l’outil peut t’aider à améliorer  ton texte ou à atteindre tes objectifs de création », explique-t-elle dans un entretien avec Le Devoir. « Ensuite, selon les recommandations de l’outil,  tu décides ce que tu appliques et tu t’assures de faire une dernière passe de création qui vient de toi. » 

Que nous reste-t-il d’humain ? 

Alors que l’IA s’intègre de plus  en plus dans nos contenus de consommation, l’inquiétude par rapport au  remplacement d’humains qu’avait  Joanna Maciejewska semble se tourner désormais vers une perte du jugement critique. Une fois qu’on a  déterminé si un humain ou une machine se trouve derrière une œuvre,  que fait-on de cette information ?  Avant l’arrivée de l’IA, on évaluait les œuvres selon leur intérêt et leur valeur esthétique. Aujourd’hui, le regard risque plutôt de se déplacer vers la valeur humaine qui se cache derrière. Certes, valoriser l’humain dans la création n’a rien de mauvais, mais ne risque-t-on pas de surglorifier une œuvre simplement parce qu’elle est née de mains humaines ? Le public semble encore capable de juger sur pièces ; encore faut-il qu’il conserve cette capacité. 

Le sort de Sanxingdui : The Future Past laisse croire que les spectateurs n’ont pas encore perdu ce réflexe. Malgré l’étiquette de  « premier long métrage chinois  conçu par l’IA » – qui a fait grimper l’action de son producteur, Bona Film Group, avec un enthousiasme  de la part du marché – le film n’a récolté qu’environ 1,5 million de yuans  (près de 314 000 $ CA) en une semaine. Sur la plateforme chinoise  Douban, plusieurs estiment que les images générées sont étonnamment réussies, mais y voient là le principal atout du film, au milieu d’un scénario  incohérent et d’une réalisation décousue. Des commentaires similaires ont également visé L’Odyssée de Musk. Une critique sur The Telegraph décrit ses personnages  comme ayant une « qualité semblable à celle d’un zombie », en raison de leurs regards figés et de leurs voix dénuées d’expression.  

Gabriel Brien le rappelle bien : « Aujourd’hui, tout le monde a une caméra 4K dans sa poche, tout le monde  est capable de faire du contenu, mais  c’est pas tout le monde qui est un Denis Villeneuve. Les outils sont démocratisés, mais pour créer une bonne  histoire, il faut savoir utiliser les outils, faire les bons choix. » Ce qui est  vrai pour les caméras l’est tout autant pour l’IA. Ce n’est pas l’outil  qu’il faut craindre, mais notre capacité à bien nous en servir. Sans jugement critique, nous risquons de  devenir des robots bien avant que les robots ne nous remplacent. 


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