Thélyson Orélien. Aujourd’hui, même ceux qui ignorent tout de la littérature connaissent son nom. En quelques instants, la carrière prometteuse de cet auteur québécois a basculé pour le reléguer au rang de paria du milieu littéraire.
Quand les problèmes commencent
Thélyson Orélien est un écrivain québécois : il a à son actif un essai, quatre recueils de poésie et trois romans, en plus d’un grand nombre de chroniques dans divers journaux québécois et français. Son tout dernier roman, C’était ça ou mourir, raconte la fuite forcée d’un homme haïtien dont le pays natal est ravagé par les guerres de gangs de rue. Aussi actuel et nécessaire dans le contexte géopolitique d’aujourd’hui, ce récit a connu un grand succès, au point d’obtenir une place sur la liste des 16 livres en lice au prix Goncourt cette année. C’était ça ou mourir est également sélectionné pour le Renaudot, le prix Décembre et le Femina.
Dans la dernière semaine, des allégations d’usage d’intelligence artificielle pour la rédaction du roman commencent à surgir. Sur la plateforme X, le compte Balance ton Claude, qui vise à dénoncer l’usage d’IA dans des œuvres littéraires, a accusé Thélyson Orélien. Samuel Fitoussi, l’un des responsables du compte, a expliqué que les chapitres de C’était ça ou mourir ont été donnés au logiciel Pangram, un détecteur d’intelligence artificielle, qui assurait qu’entre 90 % et 100 % de ceux-ci étaient générés par l’IA. Une enquête se met en branle et, bientôt, le dossier s’alourdit : des accusations de plagiat tombent. Orélien, chroniqueur pour différents journaux français et québécois, voit ses écrits passés au peigne fin. Certains relèvent une nette ressemblance entre une chronique de l’auteur québécois sur la chute de stars sportives et celle d’Andy Bautista, un chroniqueur pour le quotidien The Philippine Star. Certains passages sont presque identiques et un coup d’œil suffit pour déterminer qui des deux auteurs est plagiaire — Orélien a publié sa chronique le 28 février 2013 et Bautista, le 23 février 2013. Plusieurs autres exemples de plagiat de la part d’Orélien sont découverts. Les événements ont un véritable effet domino : en seulement quelques jours, l’auteur qui était la coqueluche du Québec se retrouve en chute libre. Les éditions Boréal, qui ont publié C’était ça ou mourir, suspendent les activités de promotion du roman, Renaud-Bray retire sa fameuse étiquette « coup de cœur » des exemplaires, le Goncourt retire le livre de sa liste de nominations et le Salon du livre de l’Estrie révoque l’invitation d’Orélien, qui devait participer à l’événement en tant qu’invité d’honneur.
Le message est on ne peut plus clair : Thélyson Orélien est maintenant persona non grata.
Détecter l’IA
Pangram, le logiciel utilisé pour évaluer C’était ça ou mourir, a déclaré que le roman était fait par l’IA à 97 %. Les autres romans en lice pour le Goncourt ont aussi été testés et révèlent un taux d’IA très faible ou nul. De plus, Pangram est reconnu pour être le logiciel de détection d’IA le plus fiable – son taux de faux positifs est de 1 sur 10 000. Le hic ? Les deux études qui en viennent à cette conclusion ont fait l’expérience en utilisant seulement des textes en anglais. Il est également à noter qu’un poème de Victor Hugo, dont une seule ligne avait été retirée, a été évalué par Pangram comme utilisant l’IA à 100 %. À cela s’ajoute un autre grain de sable dans l’engrenage : le logiciel de détection d’IA utilisé par l’AFP conclut que C’était ça ou mourir est 100 % humain.
Pangram se base sur des textes humains et des textes modifiés par l’IA pour effectuer la détection. Cet entraînement avec deux types de textes lui permet de repérer les formulations typiques de l’IA, ainsi que la ponctuation généralement utilisée. Cela dit, il ne faut pas oublier qu’un logiciel est un logiciel, et qu’il comporte inévitablement un risque d’erreur.
Des accusations biaisées
Même si Samuel Fitoussi, qui a dénoncé C’était ça ou mourir par l’entremise de Balance ton Claude, a affirmé que cette accusation n’était nullement motivée par des biais racistes, l’entreprise n’est peut-être pas complètement dénuée de discrimination – et ce, sans que les dénonciateurs ne le souhaitent. Selon Thibault Celier, cofondateur de usuel.ai au micro de RTL, les détecteurs d’IA peuvent avoir un biais. Ces derniers sont entraînés à reconnaître les tics de langage des natifs d’une langue : un francophone qui écrit en anglais aura une tournure de phrase « plus prévisible qu’un anglais natif ». Même si le rédacteur est complètement à l’aise dans la langue d’écriture, le fait que ce ne soit pas sa langue natale a tout de même une incidence sur les tics de langage adoptés : ces derniers diffèrent selon le paysage culturel. Un Français et un Québécois n’auront pas les mêmes tics de langage entre eux, de même pour un Algérien et un Haïtien.
Ainsi, Thélyson Orélien, dont la langue maternelle est le créole haïtien, aurait pu induire le détecteur d’IA en erreur à cause de tics de langage adoptés lors de l’apprentissage de cette langue seconde qui ne correspondent pas parfaitement au français natif étudié par l’IA.
Un autre phénomène est à ne pas négliger : la suspicion « disproportionnée sur des auteurs plutôt que d’autres. » Dave Anctil, professeur de philosophie au Collège Jean-de-Brébeuf, auteur et chercheur à l’Obvia (Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique), souligne le cas similaire de Jamir Nazir, un auteur trinidadien qui avait été accusé à tort d’utilisation d’IA pour la rédaction de sa nouvelle The Serpent in the Grove, qui a reçu un prix littéraire de la Commonwealth Foundation. Il a par la suite été conclu qu’aucun des lauréats du prix littéraire n’avait utilisé d’IA. L’ironie ? Les accusations se basaient sur les résultats de Pangram.
Un appui de la communauté
Si Thélyson Orélien nie l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la rédaction de son roman et s’abstient de commenter sur ces accusations, plusieurs auteurs ont défendu le romancier. Laura-Ève Lambert, autrice notamment de Que notre joie demeure, apporte son soutien à Orélien en mentionnant que « c’est une accusation dont il est impossible de se défendre. » India Desjardins, connue pour la série Le journal d’Aurélie Laflamme, lui a aussi témoigné son soutien, tout comme la poète Pascale Cormier et l’écrivain Stéphane Dompierre. Un vent de solidarité semble souffler sur le milieu littéraire québécois.
Une chasse aux sorcières en 2026
Qu’on ait un avis tranché sur le cas de Thélyson Orélien ou non, une chose reste certaine : il est impossible de savoir avec une certitude absolue si l’auteur a utilisé ou non de l’intelligence artificielle pour rédiger son roman. Peut-être en a‑t-il utilisé un peu pour corriger certaines tournures de phrases, peut-être a‑t-il tout écrit avec ChatGPT, peut-être a‑t-il ignoré totalement l’IA dans tout le processus d’écriture. À moins d’une confession de l’auteur, nous n’aurons jamais réellement le fin mot de l’histoire.
Le cas est suspect, bien sûr, d’autant plus lorsqu’on tient compte des accusations de plagiat pour diverses chroniques. Mais être plagiaire de quelques textes signifie-t-il nécessairement être utilisateur d’IA ? Pas du tout.
Le problème avec toute cette histoire, c’est qu’il n’y a aucun moyen catégorique pour nous de trancher. Nous devons nous en remettre à des logiciels, qui décideront ensuite de la carrière, de la vie d’un auteur.
« L’IA est en train de créer une véritable chasse aux sorcières dans notre société en nous poussant à nous méfier de ceux autour de nous, à dénoncer les coupables au moindre signe suspect »
La carrière de Thélyson Orélien vient presque assurément de se terminer. Rares seront les prix littéraires qui oseront le remettre sur une liste de nominations. Beaucoup de gens seront hésitants à lire ses œuvres. Chaque fois qu’Orélien sera mentionné, les mots « plagiat » et « intelligence artificielle » ne seront pas loin derrière. La supposée « détection » d’IA est un jeu dangereux.
Devrait-on, selon moi, bannir de la littérature l’usage de l’IA générative ? Absolument. Devrait-on limiter l’exposition des auteurs qui utilisent ladite IA ? Bien sûr ! Le milieu littéraire en est un de rencontres entre des auteurs et des lecteurs, un espace communautaire où nous pouvons partager ce qui fait de nous des humains, dans tout ce que cette condition a de plus splendide et de déchirant. Mais nous ne devrions, sous aucun prétexte, partir à la chasse à l’IA. Nous ne devrions pas banalement accuser des auteurs d’usage d’intelligence artificielle pour partir en croisade contre des maisons d’édition et des individus qui ne veulent que mettre leur expérience de vie en mots.
L’IA est en train de créer une véritable chasse aux sorcières dans notre société en nous poussant à nous méfier de ceux autour de nous, à dénoncer les coupables au moindre signe suspect. Si nous continuons, en tant que communauté, à ignorer que des balises sont nécessaires pour l’IA dans un milieu où la créativité et l’expérience humaine règnent en maître, nous nous dirigeons droit dans un mur. Qui sait si vous ne serez pas le prochain à être lancé pieds et poings liés dans la rivière ?




