Aller au contenu

Remettre un classique au goût du jour

L’Opéra de Montréal réinvente Turandot pour le 21e siècle

Photo tirée du site web de l'Opéra de Montréal

Dans Turandot, opéra de Giacomo Puccini composé à partir de 1920, on retrouve trois ministres chinois nommés Ping, Pang et Pong… Cent ans plus tard, cette composante du texte fait partie de nombreux éléments – particulièrement les stéréotypes sur la Chine ou sur les femmes – qui font grincer des dents. Et pourtant, Turandot, œuvre canonique du répertoire opératique, continue et continuera d’être jouée. Alors, que faire d’un classique qui a mal vieilli ? Adapter l’œuvre au 21e siècle, c’est le défi que s’est lancé l’Opéra de Montréal, en collaboration avec Washington et Dallas, dans cette nouvelle production de Turandot.

Une fin réimaginée 

Turandot raconte l’histoire de la princesse chinoise éponyme, qui règne d’une main de fer sur son royaume. Pour l’épouser, ses prétendants doivent résoudre trois énigmes, et l’échec signifie la mort. Fasciné par la princesse dès le premier regard, le mystérieux prince Calaf relève le défi… 

C’est toutefois le dénouement de l’histoire qui nous intéresse ici. Puccini meurt en 1924 en laissant cet opéra, son dernier, inachevé. Ses notes et croquis seront repris par Franco Alfano, qui composera en 1926 la fin « traditionnelle » de l’œuvre. Dans celle-ci, Calaf arrache un baiser forcé à Turandot, qui tombe soudainement amoureuse de lui et devient une reine bienveillante. 

Avec une toute nouvelle fin signée par la dramaturge américaine Susan Soon He Stanton et le compositeur Christopher Tin – surtout connu pour sa musique de jeux vidéo, qui lui a valu deux Grammys –, l’Opéra de Montréal propose de réimaginer cette oeuvre pour le 21e siècle. Anna Maria Bruzzese, metteuse en scène associée, en explique la genèse : « la musique prend beaucoup de ce que Puccini avait laissé ». Surtout, le nouveau livret redonne son agentivité à Turandot : « c’est elle qui va décider […] – maintenant je suis prête à être une femme, à être une nouvelle leader pour ce peuple, à faire quelque chose de plus beau ». 

Une mise en scène intemporelle 

La fin n’est pas le seul élément transformé par cette production contemporaine de Turandot : Ping, Pang et Pong deviennent respectivement le chancelier, l’intendant et le cuisinier en chef. La mise en scène est elle aussi réinventée. Au lieu d’une Chine antique, on nous propose un univers rétrofuturiste dystopique non sans rappeler les régimes autoritaires du 20e siècle. Bruzzese explique : « c’est un endroit qui n’a pas d’identité, c’est-à-dire un endroit qui peut être partout dans le monde. Il n’y a pas de caractérisation. » La mise en scène révèle les conséquences de ce régime : au fil de la pièce, les familles de prétendants défunts, venues de partout dans le monde, errent dans ce royaume hostile. Bruzzese compare cet univers à un « centre de réfugiés ». 

Sur scène

J’ai eu la chance d’assister à une répétition, destinée aux médias, de trois extraits de l’œuvre. Je n’étais qu’à quelques mètres seulement des chanteurs. À l’opéra, aucun microphone n’est utilisé ; d’aussi près, la puissance des voix est donc percutante, presque physique. Mais ce qui m’a le plus frappé est l’incroyable douceur dont ils ont su faire preuve. 

Kirsten MacKinnon, soprano qui interprète Liù, une esclave amoureuse de Calaf, est particulièrement convaincante. Son interprétation de Tu che di gel sei cinta (« Toi qui es ceinte de glace »), dernier air composé par Puccini avant sa mort, est empreinte d’une tristesse qui surmonte la barrière de la langue, portée par sa voix veloutée et son remarquable contrôle. Le puissant ténor Andrea Shin, dans le rôle de Calaf, sera également très attendu, ne serait-ce que pour son interprétation de Nessun dorma (« Que personne ne dorme »), possiblement la plus célèbre aria d’opéra.

Tout pousse à croire que cette mise en scène de Francesca Zambello relèvera le défi de remettre Turandot au goût du jour sans dénaturer ce qui en fait un classique. 

Quatre représentations auront lieu à la Salle Wilfrid-Pelletier les 26 et 29 septembre et les 1er et 4 octobre.Remettre un classique au goût du jour


Articles en lien