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Quand la fiction banalise les traumatismes

Entre toxicité et réalité, où trouver la limite dans la « new romance » ?

Ana Camila Torchia | Le Délit

Quel est le point commun entre la série Off campus, le livre Captive, et Jamais plus ? Outre leur notoriété sur TikTok – ce qui en dit long – ils partagent tous un thème central : la jeune femme victime de viol, généralement au secondaire ou à l’université, qui tente de se reconstruire dans un environnement hostile, continuellement rattrapée par cet événement traumatisant.

Dans ces récits de « nouvelle romance » (« new romance »), le schéma est prévisible. Après l’agression, la protagoniste rencontre inévitablement un beau jeune homme athlétique, souvent marqué par un passé sombre (un deuil familial, une violence subie…). Leurs traumatismes, loin de les éloigner, vont devenir les vecteurs de leur relation. Presque comme si chacun utilisait la vulnérabilité de l’autre pour se rapprocher et créer un lien.

Une structure de roman commune et pourtant dérangeante

Trop souvent dans ces romans, le viol ou l’agression sexuelle subi par la jeune fille va être ensuite utilisé pour la rendre plus fragile et sensible. Alors forcément, les victimes sont affectées, changent et développent une plus grande appréhension dans leurs futures interactions. Mais dans ces récits, cet événement traumatisant est utilisé comme un ressort narratif (plot device) nécessaire pour rapprocher les personnages. Et ce mécanisme littéraire pose problème. En effet, cette dynamique suggère que la douleur et la fragilité sont des conditions sine qua non pour aimer. Or, en réalité, cette approche banalise la violence. Elle transforme un traumatisme en une étape romantique, effaçant la complexité de la reconstruction et la difficulté réelle de la guérison.

Dark romance : cautionner un monde ultra-violent 

Ce phénomène s’accentue dans les dark romance, où le protagoniste masculin est souvent un mafieux, sombre, violent et égoïste. L’intrigue classique met en scène une jeune femme, parfois captive de celui-ci, qui fera chavirer le cœur de l’homme au caractère grave et ténébreux. Leur amour surpassera ces relations de pouvoir qui les divisent et se révélera absolu. 

« Romancer ces crimes crée un décalage avec la réalité vécue par les victimes »

Mais parle-t-on vraiment d’amour ou plutôt du syndrome de Stockholm, selon lequel un prisonnier développe de l’affection pour son oppresseur ? En effet, ces récits se déroulent souvent dans le monde des cartels de drogue extrêmement violent, qui, de plus, est illégal. Trop souvent, on oublie la réalité de ces milieux : la présence massive d’armes, des jeunes recrutés en raison de leur situation précaire, enrôlés dans un monde où les règlements de compte, les exécutions compulsives et les mauvaises conditions de vie sont quotidiennes. Romancer ces environnements, en rendant le chef de cette mafia sensible et amoureux, c’est cautionner indirectement un système criminel qui détruit des vies.

Un exemple pour le jeune public 

D’autant plus que ces livres s’adressent à un public jeune, voire très jeune. Bien que la majorité de ces récits soit consommée via des livres physiques, ces derniers sont aussi souvent accessibles sur téléphone. L’âge moyen de l’obtention de celui-ci se situe à 10 ans dans les pays de l’OCDE. Les sites gratuits comme Wattpad permettent à n’importe qui de publier et lire des histoires. Ne nécessitant aucune vérification éditoriale sur ce site, la liberté d’écrire est certes garantie, mais avec cela, ses défauts aussi. Chacun peut écrire et lire ce qu’il veut. Les parents ne peuvent donc pas vérifier à quel contenu leur jeune enfant accède – il est plus facile de savoir à quoi s’attendre en regardant la couverture du livre et le synopsis sur la quatrième de couverture.

Si l’on admet que le désir romantique et sexuel est naturel et intime à chacun, l’associer à des scénarios de captivité ou de violence chez ces lecteurs jeunes ou inexpérimentés pose un risque majeur. La croyance que les relations amoureuses seraient seulement basées sur des relations de pouvoir et des traumatismes passés pourrait devenir potentiellement l’unique référence de ces jeunes lectrices. La découverte et la compréhension des désirs sexuels pourront être associées à tort à une relation basée sur la coercition. 

La différence par rapport à la réalité judiciaire 

On pourrait penser que dans un monde où près d’une femme sur trois est victime de violences conjugales ou sexuelles, utiliser un viol comme fil conducteur d’une histoire d’amour serait considéré comme une volonté d’inclusion. Les auteurs aborderaient ces sujets malheureusement universels afin de permettre à toutes les jeunes filles et femmes de s’identifier à une héroïne. Cependant, dans ces récits, l’agresseur ou la personne violente finit par être puni, ou bien l’ennemi initial devient l’intérêt amoureux : une résolution simpliste garantissant une fin heureuse aux amoureux. Or, la réalité judiciaire est beaucoup plus sombre : rappelons qu’en France « entre 65% et 70% des affaires de violences sexuelles sont classées sans suite et près de 25% se soldent par un non-lieu. Seuls 10 % des dossiers aboutissent à un procès, à l’issue duquel 3 % des personnes mises en cause sont condamnées. Ce chiffre tombe même à 1 % lorsqu’il s’agit d’inceste. »

Romancer ces crimes en promettant une justice rapide et un amour salvateur crée un décalage avec la réalité vécue par les victimes. 

Pas une censure, mais une critique 

Alors oui, une histoire d’amour romantique et sexuelle est naturellement attrayante et le choix revient à chaque individu de lire ce qu’il désire. Et réjouissons-nous aussi que la lecture ne soit pas morte ni irrécupérable chez la nouvelle génération. Après tout, cela n’est peut-être qu’une question de goût. 

Le problème ne réside donc pas dans les récits actuels qui incluent un viol ou une agression, mais plutôt dans la manière dont ceux-ci sont traités. Ce qui est dérangeant, c’est la fétichisation du viol, cette normalisation de la violence où l’emprise est sexualisée et banalisée, plutôt qu’utilisée pour avertir. Comme si l’unique possibilité de trouver l’amour serait de vivre un traumatisme. Mais n’en restons pas là. Il est possible de trouver des alternatives. Des romans adaptés en série comme Bridgerton prouvent qu’on peut écrire une romance passionnante sans violence. D’autres publics, comme la communauté LGBTQ+, sont aussi peu à peu inclus dans des histoires intenses qui peuvent captiver sans glorifier le crime, comme avec Heated Rivalry.

L’inclusion ne signifie pas reproduire des schémas toxiques. Il est temps de promouvoir des histoires où l’amour naît du respect, et non de la domination.


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