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Sommes-nous ingrats ?

Les étudiants doivent-ils quelque chose à leurs parents ?

Eugénie Vitrac | Contributrice

Il est des étudiants qui attendent avec hâte de rentrer chez eux après une année épuisante de travail, d’activités et d’interactions sociales. Tant mieux pour eux. D’autres n’ont aucune appréhension vis-à-vis de ce retour, mais ne décomptent pas forcément les minutes jusqu’à ce moment-là. Mais il y a aussi des étudiants qui n’ont pas envie de rentrer passer quatre mois chez eux, de retourner vivre avec leurs parents, frères, sœurs, dans la routine qu’ils cherchaient tant à quitter. 

Plusieurs personnes de mon entourage, principalement les étudiants internationaux, redoutent la fin de l’année scolaire et le retour à la maison. Après avoir passé plus de huit mois loin de leurs parents et avoir découvert un nouveau monde, de nouvelles personnes, une nouvelle culture, et s’être enfin émancipés de leur famille, il peut sembler ennuyeux de rentrer. Comme si l’on régressait sur l’échelle de l’indépendance, que l’on revenait en arrière à un état plus familier, inférieur à celui dans lequel on avait évolué. 

Et, une fois rentrés chez nous, on redécouvre notre chambre, les dynamiques familiales, les tâches quotidiennes… et on a tendance à les faire à contrecœur. Ayant moi-même vécu dans cette situation, je me suis observée, de mauvaise humeur, rechignant à aider ou à faire une quelconque besogne dont je m’étais enfin affranchie cette année. Alors, immédiatement, je me suis sentie ingrate. Ingrate, car l’année incroyable que je venais de passer, je pensais la leur devoir, presque la leur rembourser.

Rembourser ses parents 

Je me suis donc demandé si nous, les enfants, devions quelque chose à nos parents. Pour beaucoup d’entre nous, c’est tout de même grâce à eux que nous sommes ici. La question économique de nos études, celle qui nous tracasse tant et nous fait ressentir le devoir de rembourser nos parents est un délire économique, elle n’a rien à voir avec l’objectif primordial universitaire qu’est l’apprentissage. Devons-nous être reconnaissants envers nos parents de nous avoir nourris ? Car élever un enfant représente un coût financier. Alors, pourquoi les études devraient-elles être traitées différemment de l’alimentation, qui constitue la première fonction parentale ? Le devoir d’éduquer son enfant est aussi fondamental que celui de le nourrir. Et c’est normal, nous ne leur devons rien de cela. Cependant, au Québec, à la suite de l’école obligatoire jusqu’à ses 16 ans, il est commun que les parents considèrent que l’enfant doive payer son éducation, grâce à un travail extrascolaire. Déjà considéré adulte, il serait de sa responsabilité de s’éduquer soi-même. Mais laisser à ses enfants la charge de s’autofinancer me semble plutôt inconscient et déraisonnable de la part des parents. L’éducation est le moyen maître de l’élévation de la conscience. Elle ne doit pas imposer une charge à l’enfant. Nous ne la devons pas à nos parents. Nous n’avons pas demandé à venir sur Terre. Le seul devoir qu’exige le rapport parent-enfant, c’est le respect et l’amour partagé. 

« Une éducation qui va servir à s’émanciper, à évoluer, à être artisan de sa vie, [ à ] se construire soi-même »

Ressentir le devoir de rembourser ses parents signifie probablement que l’on a une gêne face à l’argent, et il faut s’en détacher, car il ne garantit en rien la réussite ou le bonheur. L’argent est un moyen, non pas une fin. La fin, soit l’objectif, c’est que nous soyons instruits et cultivés, et que nous puissions penser par nous-mêmes. Le moyen, cela peut être des études un peu coûteuses. Nous ne sommes donc pas dans la nécessité d’une reconnaissance matérielle, il n’est cependant pas étonnant que l’on puisse penser cela, car l’échange marchand est désormais au cœur des transactions sociales de la société. Je suis étudiante à McGill, et j’ai pu choisir l’institution dans laquelle j’ai décidé d’étudier, cela, je le reconnais. Mais il y a eu un contrat marchand sur lequel je n’ai pas eu de pouvoir, car ce n’est pas moi qui l’ai payé. Donc je le devrais à mes parents.

Appartenir à soi-même 

Finalement, ce n’est pas que l’enfant ne doive rien à ses parents, mais plutôt, qu’il n’appartient qu’à lui-même. Il va se construire dans son rapport au monde, mais au début, son monde, c’est sa famille, les gens qu’il fréquente tous les jours, et cela va l’influencer grandement. Alors, il croit devoir suivre un certain chemin que sa famille, qui est son premier groupe d’appartenance, aurait dessiné pour lui. Généralement, selon les mœurs et les coutumes spécifiques à chacune, il doit ressembler à celle-ci, l’enfant devenant le désir des parents. Mais une bonne éducation nous amène à être capables de nous distinguer et de ne pas nous conformer à ce que notre famille voulait faire de nous. Une éducation qui va servir à s’émanciper, à évoluer, à se prendre en main, à être artisan de sa vie ; avec bien sûr des difficultés, des vicissitudes, des joies et des peines. Mais une éducation pour se construire soi-même. 

Nous ne sommes donc pas produits par nos parents, mais nous nous construisons nous-mêmes. Nous sommes certes le fruit de leur copulation, et nous héritons de leurs traits génétiques, mais notre vie est la nôtre, pas la leur. Ils ont joué un rôle essentiel pour commencer notre vie, mais progressivement, nous sommes devenus des êtres réfléchissants et autonomes, en pleine capacité de construire nous-mêmes notre destin. 

On avait enfin commencé à sentir qu’on appartenait à nous-mêmes »

Alors, en mai, après avoir passé une année libérée des contraintes familiales, nous, les étudiants affranchis, ne voulions plus rentrer chez nous. On s’était émancipés de notre famille : On avait enfin commencé à sentir qu’on appartenait à nous-mêmes. Jean Piaget, un biologiste et psychologue suisse, expliquait qu’un enfant n’est, ni un être inné, ni un être influençable, mais quelqu’un qui va se construire et progressivement dans le rapport aux autres et notamment dans la confrontation, dont celle avec ses parents. 

Alors, cette croyance trompeuse, dans laquelle un enfant pense devoir quoi que ce soit à ses parents, est inexacte. Nous devons nous convaincre que nous n’appartenons qu’à nous-mêmes. Mon grand-père disait souvent « Je ne suis pas dans la croyance, je suis dans la conviction » celle qu’on étaye par des lectures, des réflexions, et surtout par les études que l’on va suivre. Celle que nous ne devons pas à nos parents, si ce n’est en leur accordant une grande reconnaissance.


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