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Partir ou rester : que doit-on faire devant un mur ?

Une causerie avec Christian Guay-Poliquin autour de son roman Le mur.

Jiayuan Cao | Le Délit

Lundi 24 août, la librairie Monet a eu le plaisir d’accueillir en salle Christian Guay-Poliquin dans le cadre d’une causerie autour de son récent roman, Le mur. Cinq ans après sa dernière publication, Les ombres filantes, l’auteur revient avec son quatrième ouvrage. En deux semaines, Le mur figure déjà au troisième rang des meilleures ventes sur le site leslibrairies​.ca. Tout en gardant la même couleur de fond apocalyptique caractéristique de ses œuvres précédentes, le roman nous plonge cette fois-ci dans un monde « post-politique » décalé, où tout fonctionne encore… à la surface. Animée par Amélie Boivin Handfield, la discussion plonge le public entre les lignes et derrière les pages du roman, invitant le lecteur à voir le « mur » d’un regard neuf. 

Terrain et plans

En 1961, le Parti socialiste unifié d’Allemagne multiplie les obstacles à la frontière, séparant le pays en deux. Dans l’Ouest, cette bande frontalière est surnommée la « zone de la mort » en raison du nombre considérable de personnes qui y ont perdu la vie en tentant de fuir. Dans le roman de Guay-Poliquin, un mur s’impose d’une manière similaire et divise son monde en deux blocs. Ce n’est cependant pas un calque parfait du fameux mur de Berlin. « Je me suis permis de reprendre, ou du moins, de réactualiser certaines de ces tentatives de traversée », admet l’auteur, « [mais] dans mon roman, je ne voulais pas représenter un mur qui cadre avec tout l’imaginaire qu’on a du mur de Berlin ». Pour lui, toute traversée ne devrait pas être teintée d’espoirs politico-socio-économiques. Elle devrait être motivée par des raisons strictement personnelles, pour une relation, une retrouvaille, ou simplement le désir de changer d’air. En bref, un choix pour soi. 

« Cette rencontre fissure son quotidien : l’idée de traverser elle-même le mur s’impose à elle. Un dilemme naît alors – partir, ou rester »

Ce recentrage sur l’individu se reflète dans la structure sociale du roman. Dans ce monde, le pouvoir n’est pas centralisé ni organisé : il n’y a plus de gouvernements. Tout fonctionne par agence ; c’est l’apogée des industries privées. Et le récit suit la protagoniste, Héléna, une femme dans la cinquantaine qui, justement, travaille pour une agence de rénovation dans la ville où se trouve le mur. Un jour, alors qu’elle cherche la boîte électrique dans un sous-sol, elle tombe sur un groupe de tunneliers qui creusent clandestinement leur chemin vers « l’autre côté ». Cette rencontre fissure son quotidien : l’idée de traverser elle-même le mur s’impose à elle. Un dilemme naît alors – partir, ou rester. 

Champs de construction 

« À ceux et celles qui m’ont appris à me servir de mes mains. » Voici la dédicace sur laquelle s’ouvre Le mur. Depuis l’adolescence, Christian Guay-Poliquin est un grand travailleur manuel. Au fil des années, c’est devenu une partie indissociable de sa vie, expliquant notamment la mise en lumière des travailleurs et travailleuses dans ses œuvres. « Ça m’a permis de gagner ma vie, de faire des rencontres », nous confie-t-il, « et ça m’a permis d’apprendre à réfléchir ». Pour lui, le travail des mains incite à l’action, développe la capacité à résoudre des problèmes et forge une manière d’aborder le réel. 

« Au début, il y a un espace à combler entre le plafond et le plancher », explique-t-il. « Il y a l’idée générale qui se fait, après ça on prend les mesures, on coupe les pièces, on assemble, on réajuste. Il y a tout le temps des erreurs. C’est un peu la même chose avec un roman, de voir là où on veut aller. » Dans le processus de création, il y a ce même espace à combler dans notre imaginaire, souvent suivi d’un processus de recherche acharné avant même de commencer la rédaction. Pour ce faire, Christian Guay-Poliquin partage qu’il fait beaucoup d’entrevues. Si la fiction permet à l’écrivain de parler sous différents chapeaux, encore faut-il que les lecteurs croient aux « chapeaux ». Cette étape a été particulièrement importante dans la conception du personnage d’Héléna, autant pour l’entreprise que représentent les travaux manuels que pour les réalités que vit une femme de cinquante ans. 

« Le mur existe comme une falaise existe. Et les gardes-frontières, des secouristes dans un parc national »

– Christian Guay-Poliquin, auteur de Le mur

D’autre part, Guay-Poliquin reconnaît que son style d’écriture donne peu d’accès à son personnage. « Je voulais toujours que ça passe par des actions, des réactions à certaines situations », affirme-t-il, « ces témoignages-là m’ont aidé à construire, non pas la psychologie, mais le filon d’actions de mon personnage ». Le fait de priver le lecteur de l’intériorité de la protagoniste rend cette « construction » encore plus exigeante. Le succès d’un tel personnage nécessite une vraisemblance qui interdit au lecteur de questionner son identité. Elle est là, c’est une travailleuse en rénovation dans la cinquantaine, et peu importe les motifs derrière ses actions, c’est Héléna. 

Inspection finale

Tout comme le lectorat ne questionne pas la vraisemblance du personnage d’Héléna, les habitants de la ville dans Le mur ne semblent jamais questionner l’existence du mur frontalier. Pour reprendre les mots de l’auteur, « le mur existe comme une falaise existe. Et les gardes-frontières, des secouristes dans un parc national ». Pourquoi sont-ils là ? Parce qu’un mur est un mur, et il faut le surveiller. Or, même s’ils perdent leurs raisons d’être, ils sont là et font partie du monde réel. De fait, ce mur existe depuis si longtemps qu’il s’est fondu dans le paysage, comme un arbre, comme une montagne, comme une « falaise ». Le manque de questionnement révèle l’une des réflexions centrales du roman : dans ce monde post-politique, les structures ont perdu leur sens, mais elles persistent par inertie. La normalisation de l’absurde finit par faire passer l’acceptation pour de la compréhension, et ce constat nous pousse à revoir notre propre réalité : tenons-nous, nous aussi, des choses pour acquis juste parce qu’elles ont toujours été là ? En tant que lecteurs, nous sommes intrigués par ce mur imposant et cherchons des réponses lorsqu’ aucune ne nous est fournie.

Jiayuan Cao | Le Délit

Cette absence de doute peut parfois nous sembler inquiétante. C’est sans compter sur Guay-Poliquin pour nous proposer une autre vision. L’action en elle-même est essentielle, insiste-t-il. On peut voir le mur comme une impasse. Il faut garder en tête que ce « problème » est déjà là et qu’on ne peut rien y faire dans l’immédiat. Devant une telle situation, l’auteur nous invite à déplacer notre regard : « Pour comprendre une situation, on va s’intéresser aux causes antérieures. Mais on pourrait très bien regarder la chose et se dire “À quoi sert-elle ? Comment peut-on s’en servir, ou que peut-on faire pour la dégager si elle se trouve dans notre chemin?” » Dans le récit, le problème auquel fait face la protagoniste n’a jamais été de trouver la raison pour laquelle le mur est là, mais plutôt de choisir si elle doit partir ou rester. 

Au terme de cette causerie, Christian Guay-Poliquin rappelle qu’en créant le monde de son roman Le mur il ne cherche pas à banaliser les crises que nous traversons, mais à les humaniser en mettant de l’avant la résilience des gestes simples. Cette dimension des choix est profondément humaine. Car, comme il le soutient, « choisir, c’est perdre. Et perdre, c’est vivre. » Le choix se trouve dans nos mains, dans tous les cas.


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