Aller au contenu

« N’attendez pas le moment idéal, parce qu’il n’existe pas »

Entrevue avec Rachel Bendayan, secrétaire parlementaire et députée d’Outremont.

Photo fournie par l’équipe de Rachel Bendayan

Dans le cadre de la Journée internationale de droits des femmes, Le Délit a eu l’occasion de s’entretenir avec Rachel Bendayan, députée de la circonscription d’Outremont et secrétaire parlementaire au sein du gouvernement de Mark Carney. Diplômée de l’Université McGill, Mme Bendayan évolue dans le monde politique depuis 2015. 

Le Délit (LD) : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager en politique ? 

Rachel Bendayan (RB) : Quelques mois avant ma première année de droit à McGill, je me suis impliquée très activement au Centre du droit international du développement durable. J’ai préparé un voyage en Afrique du Sud afin de participer au sommet des Nations Unies à Johannesburg. Là-bas, j’ai rencontré Nelson Mandela. Évidemment, c’est quelqu’un qui m’a beaucoup inspirée dans mon parcours et qui m’inspire toujours, d’ailleurs. Pendant le sommet de l’ONU, je me suis faufilée dans les rencontres des associations ; j’ai vu de mes propres yeux que c’étaient des avocats qui étaient autour de la table en train de négocier, mais que leurs instructions venaient de leurs politiciens, dans leurs pays d’origine. J’ai compris que si on n’avait pas avancé autant qu’on l’aurait voulu au sommet, c’était à cause des gouvernements et des politiciens qui n’étaient pas prêts à faire le pas. J’ai poursuivi mes études en droit, mais c’est à ce moment que je me suis dit : le droit est important, mais il est tout aussi important d’avoir des politiciens engagés qui sont prêts à prendre des décisions difficiles. 

LD : Cette entrevue s’inscrit dans le cadre de notre édition spéciale sur la Journée internationale des droits des femmes. Comment décririez-vous votre expérience en tant que femme en politique fédérale ; pensez-vous que les femmes font encore face à des obstacles particuliers en politique au Canada ? 

RB : Malheureusement, je pense que la réponse est courte : oui. Être une femme en politique, c’est occuper un espace qui n’a pas été accessible pendant longtemps. 

Quand je parle à des femmes, j’essaie de les encourager parce que ça fait partie de mon mandat d’appuyer celles qui veulent se lancer en politique. Mais les obstacles sont là et bien réels. Souvent, c’est la conciliation du travail et de la vie de famille qui pose problème. Quand je me suis présentée à l’élection partielle, j’allaitais ma fille tous les jours, et je savais que j’allais devoir travailler dans une ville autre que Montréal, que je laisserais mon enfant à la maison. C’était quand même un obstacle. Je pense que c’est un obstacle pour plusieurs femmes. 

Il y a aussi tout l’aspect de la haine en ligne.

Je suis quand même fière des avancées qu’on a faites, parce que quand je suis arrivée au Parlement, c’était moins de 30 % des députés qui étaient des femmes. Aujourd’hui, on est rendus à 40 %. Évidemment, il reste du travail à faire – 40 %, ce n’est certainement pas suffisant. On continue de faire des efforts, on essaie de montrer l’exemple.

LD : Comment vous y prenez-vous pour encourager des femmes à se lancer en politique ? Quels conseils leur donneriez-vous ? 

RB : Je dis toujours qu’il faut être présent et ne pas avoir peur. J’entends souvent des femmes dire qu’elles n’ont pas assez d’expérience, ou qu’elles n’ont pas encore développé l’expertise nécessaire. Ce n’est pas vrai.

Il y a aussi souvent une hésitation à savoir quand est le bon moment. N’attendez pas le moment idéal, parce qu’il n’existe pas. J’avais un bébé quand je me suis lancée, et on m’a souvent dit que ce n’était peut-être pas le moment, que je devrais attendre que ma fille soit à l’université ou que j’aie des cheveux gris. 

C’est très important que nos élus reflètent la population, qu’ils puissent porter la voix de la communauté qu’ils représentent. Dans ma circonscription, il y a énormément de jeunes, et je pense que je suis mieux outillée pour représenter leurs voix parce que je n’ai pas attendu pour me lancer en politique. 

Je ne veux pas minimiser, évidemment, le fait que, pour plusieurs, c’est difficile de faire l’entrée en politique. Mais je veux encourager les jeunes, et les femmes en particulier, à essayer.

LD : Votre circonscription comprend beaucoup d’étudiants, notamment de l’Université McGill ou de l’Université de Montréal. Quelles sont les préoccupations que vous entendez le plus souvent de la part des jeunes ? 

RB : Récemment, je dois vous dire que le prix du logement, que ce soit le loyer pour le logement étudiant ou pour acheter une première maison, revient de plus en plus souvent. Je pense que c’est quelque chose qu’on doit attaquer de front. 

Dans les dernières semaines, j’ai pu travailler avec un organisme qui se dévoue exclusivement à la construction et à la gestion de résidences pour étudiants à prix abordables. 

C’est très important pour moi de m’assurer de la construction de logements abordables, non seulement pour nos étudiants, mais pour la population en général. 

LD : Comment essayez-vous de rester en contact avec les étudiants et les jeunes de votre circonscription ? 

RB : Je suis très souvent sur le terrain, dans le comté. Évidemment, je rencontre des jeunes et des étudiants en faisant du porte-à-porte. Je m’implique beaucoup auprès de l’Université de Montréal, quand ils font des événements ; je suis souvent invitée à m’adresser à leurs étudiants. 

Sinon, on accueille souvent des jeunes au Parlement, des jeunes qui s’intéressent à la politique, qui veulent voir son fonctionnement interne et avoir un contact direct avec les élus. Je me rends toujours disponible pour ça. Je pense que c’est la relève, c’est l’avenir du Canada. Et ça me permet d’avoir des conversations directes. Ça me nourrit, aussi, ça me donne des idées. 

J’ai travaillé avec des jeunes afin de mettre en place des programmes qui les intéressaient, particulièrement en matière d’environnement et de changement climatique. Je dirais aussi que le bureau est toujours intéressé à prendre des stagiaires : on aime donner une expérience concrète aux jeunes qui s’intéressent à la politique. 

LD : Y a‑t-il un moment dans votre carrière politique dont vous êtes particulièrement fière ? 

RB : Il y en a plusieurs ! Quand j’étais ministre de la Sécurité publique, j’ai pu faire avancer beaucoup de choses sur ce dossier. Nous avons actuellement un programme d’indemnisation des armes d’assaut afin de retirer les armes de style assaut et d’offrir une compensation aux détenteurs de ces armes. Ce programme comprend notamment l’arme qui a été utilisée lors de la tuerie de Polytechnique. J’habitais Côte-des-Neiges, jeune fille, à l’époque de cette tuerie, et c’est un événement qui m’a énormément marquée. 

J’ai pu aussi travailler sur plusieurs autres programmes, peut-être en lien plus directement avec les jeunes. Lors de notre dernier budget, j’ai travaillé pour faire avancer le Corps jeunesse pour le climat. Les jeunes me disaient qu’ils ne pensaient pas qu’on allait financer un programme du genre, étant donné l’état de l’économie. Mais on l’a fait quand même. Je suis allée au front pour ce programme-là, et de voir ensuite son importance pour les jeunes a été très marquant. Cela montre aussi que lorsqu’on s’implique et qu’on travaille pour quelque chose, on peut réussir. 

Ça a donné énormément de confiance et d’espoir aux personnes qui étaient impliquées. C’était un groupe vraiment génial, piloté par des jeunes. Je pense que c’est important de voir que, quand on a de bonnes idées, on peut les faire avancer.


Articles en lien