Dans le quatrième épisode de la série à succès Heated Rivalry, une reprise de la chanson des années 2000 « All the Things She Said » est utilisée pour illustrer un moment de tensions particulièrement intense entre les deux personnages principaux. Cela a permis à la chanson d’obtenir un regain de popularité assez inattendu, se hissant au 55e rang du classement Billboard Hot 100 canadien. Cependant, l’intérêt renouvelé pour ce tube met également en lumière le passé problématique du groupe t.A.T.u, accusé de « queerbaiting ».
Le queerbaiting, ou, pseudo-représentation queer, désigne l’utilisation de références à la communauté LGBTQ+ dans les médias dans le but d’attirer un public queer, sans réelle intention de représenter la communauté. Ce terme s’applique souvent aux séries qui mettent de l’avant une tension romantique entre deux personnes du même sexe, suggérant une potentielle attirance, sans jamais rendre explicite l’homosexualité de leurs personnages. Cette ambiguïté volontaire est une manière d’attirer un public queer qui, par manque crucial de représentation, va continuer à regarder la série dans l’espoir que ces sous-entendus deviennent réalité. Si ce terme est souvent utilisé pour dénoncer des séries, le queerbaiting peut également faire référence à d’autres œuvres culturelles, comme la musique, le cinéma ou la littérature.
« Cette ambiguïté volontaire est une manière d’attirer un public
queer qui, par manque crucial de représentation, va continuer à
regarder dans l’espoir que ces sous-entendus deviennent réalité »
Le queerbaiting comme stratégie marketing
Dans le cadre du groupe t.A.T.u, les accusations de queerbaiting émanent de la mise en scène des deux chanteuses. Elles sont souvent présentées dans leurs clips et sur scène en train de s’embrasser, ce qui crée une ambiguïté quant à la nature de leur relation. Si montrer deux femmes s’embrasser n’a en soi rien de problématique, une représentation lesbienne sincère n’a jamais été l’objectif du groupe russe. Les deux chanteuses ont continuellement nié être lesbiennes, et ont même reconnu dans le documentaire Anatomie de t.A.T.u, que cette relation avait surtout un but marketing. En 2011, après la dissolution du groupe, l’une des chanteuses est allée plus loin en proférant dans une entrevue des propos ouvertement homophobes, expliquant qu’elle « n’accepterait pas un fils homosexuel (tdlr) ». Ce groupe est un exemple flagrant de l’utilisation de l’imagerie LGBTQ+ à but purement financier et sans réel engagement ou représentation de la communauté.
Une histoire de censure
Bien que le terme queerbaiting ait émergé dans les années 2000, cette tendance s’inscrit dans une histoire plus longue de la représentation de personnages queer dans les œuvres culturelles. Jusqu’à 1968, le Code Hays régulait ce qui pouvait être montré à l’écran des films hollywoodiens, limitant notamment les scènes de nudité, les couples interraciaux et les représentations explicites de l’homosexualité. La seule manière pour les scénaristes de contourner ces restrictions était d’avoir recours à des sous-entendus – aussi nommés queercoding – et donc de faire comprendre par des détails qu’un personnage est LGBTQ+. Même une fois le Code Hays abandonné, il restait assez rare qu’un personnage soit ouvertement queer.
Dans les années 2000, l’homosexualité devient plus acceptée, mais les médias restent réticents à mettre de l’avant des personnages ouvertement queer. Afin d’attirer un public LGBTQ+ sans risquer de se mettre à dos une partie de leur auditoire, certaines séries mettent en avant des personnages qui sont montrés de manière ambiguë et implicitement queer, sans que ces identités ne soient sérieusement développées. L’usage du terme queerbaiting est, dans ces cas, une manière de dénoncer ces pratiques opportunistes qui cherchent à tirer profit de l’espoir d’une communauté.
Des accusations qui ne se limitent plus à la fiction
Cependant, l’usage de ce terme devient plus controversé quand il cesse d’être appliqué à des œuvres culturelles, mais qu’il est employé pour dénoncer des personnalités publiques. Ces dernières années, plusieurs acteurs et artistes ont été accusés de queerbaiting dû au port de certains vêtements ou à l’adoption d’une certaine esthétique. En 2020, la couverture de Vogue où l’on voit Harry Styles porter une robe a été vivement critiquée sur les réseaux, car le musicien se serait approprié les codes de la communauté LGBTQ+ sans en faire ouvertement partie. Ces accusations sous-entendent qu’explorer son identité de genre ou simplement essayer d’autres styles n’est réservé qu’aux personnes publiquement LGBTQ+. Cela renforce les stéréotypes de genres, car ainsi, seuls les hommes queers pourraient avoir du vernis ou porter des robes.
« Ces accusations sous-entendent qu’explorer son identité de genre ou simplement essayer d’autres styles n’est réservé qu’aux personnes publiquement LGBTQ+ »
L’ambiguïté entourant la sexualité de certains artistes est parfois qualifiée de queerbaiting. Des artistes ouvertement queers, comme Billie Eilish ou Fletcher, ont ainsi fait l’objet de critiques après avoir été aperçus en couple avec des hommes, alors même que leurs chansons expriment une attirance pour les femmes. Parce que ces artistes expriment clairement leur queerness, certains admirateurs disent se sentir « trahis » ou manipulés quand il est révélé que ces artistes sont dans une relation d’apparence hétérosexuelle. Ces réactions négligent la possibilité que la personne puisse être bisexuelle, et que sortir avec une personne du sexe opposé ne remette pas en cause son identité LGBTQ+. De plus, ces attentes enferment les artistes dans une case très précise, alors même que la sexualité peut être quelque chose de fluide.
Plus récemment, l’acteur vedette de la série Heated Rivalry, Hudson William, a également été la cible d’une vague de critiques après avoir posté des photos de lui et sa petite amie sur Instagram, alors qu’il joue un personnage gay dans la série. Pour certains, le manque de clarté sur son orientation sexuelle durant la promotion de la série révèle une volonté de maintenir une ambiguïté, alors que d’autres affirment que ces acteurs n’ont en aucun cas l’obligation de révéler leurs orientations sexuelles.
Des conséquences tangibles
Ces dénonciations de queerbaiting ont parfois des conséquences réelles pour les membres de la communauté LGBTQ+. En 2022, l’acteur Kit Connor, qui interprète Nick dans la série Heartstopper, une histoire d’amour entre deux hommes, a expliqué s’être senti « forcé » de faire son coming out à cause de la pression des réseaux sociaux.
Ainsi, si le terme de queerbaiting cherchait initialement à dénoncer l’exploitation commerciale de la communauté LGBTQ+ dans certaines œuvres de fiction, il s’est aujourd’hui étendu à des critiques de personnes réelles. De plus, la définition de queerbaiting reste fondamentalement subjective, car elle se base principalement sur notre perception d’intentions, souvent impossible à vérifier. Ainsi, ce qui est considéré comme queerbaiting pour une personne ne l’est pas forcément pour une autre, un flou qui contribue à renforcer les désaccords sur le sujet.


