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Riddims

Fragments d’une vie collective en Jamaïque, l’ouragan et ce qui reste.

C’est en Jamaïque, à Kingston, que j’ai étudié cet automne dans le cadre d’une session d’échange à la University of the West Indies. À travers des cours de sociologie, j’ai effectué des recherches portant sur les cultures dancehall et rastafari, l’une extrêmement populaire et l’autre marginalisée et historiquement persécutée. Un cours qui m’a aussi beaucoup intéressée portait sur la Révolution haïtienne et ses impacts sur les dynamiques géopolitiques, économiques et raciales du monde atlantique à l’ère des révolutions. Je l’ai particulièrement aimé, en grande partie grâce au point de vue honnête et lucide avec lequel le professeur a expliqué les faits.

Sur le campus, j’ai vécu dans un appartement partagé avec dix-sept filles. L’université et les résidences à Kingston sont pensées comme une expérience au sein d’une communauté permettant de se développer en tant qu’individu. Une quantité impressionnante d’associations organisent des spectacles de danse, de chant et d’art oratoire et des compétitions sportives où chacun est amené à participer. Nous nous sommes toutes découvert un talent ou une habileté, gagnant en confiance et intégrant nos nouveaux acquis comme une partie de notre identité. À la fin août, j’ai emménagé avec des colocataires ; dès septembre, j’avais des sœurs. Dans l’appartement, on se partageait des recettes et on répétait les routines de danse associées aux chansons cultes de Malie Donn, Vybz Kartel, Alkaline ou Skillibeng.

« Rien de facile dans notre quotidien, mais que des ‘‘blessings’’ : on se retrouvait chaque matin à 5 h 30 avant que se lèvent les 33˚C, on survivait ensemble aux sessions intenses et on était pour les uns et les autres un solide soutien moral »

Rapidement, j’ai intégré l’équipe universitaire d’athlétisme. Le groupe d’athlètes a été ma plus grande motivation et inspiration au cours du semestre. Rien de facile dans notre quotidien, mais que des « blessings » : on se retrouvait chaque matin à 5 h 30 avant que se lèvent les 33°C, on survivait ensemble aux sessions intenses et on était pour les uns et les autres un solide soutien moral. J’ai appris ce que la discipline et l’effort constant permettent de gagner : le respect de ses limites et la force de demeurer un appui lorsque la vie se complique…

À la fin octobre 2025, l’alerte de la venue d’un ouragan de catégorie 5 a été déclenchée. En saison d’ouragans, l’île peut être frôlée par des tempêtes tropicales de catégorie inférieure, mais, historiquement, jamais une menace comme Melissa n’avait été recensée. La semaine précédant son passage fut longue, d’un calme anxiogène. Melissa avançait dans la mer des Caraïbes avec une lenteur dévastatrice pendant qu’on se préparait dans l’incertitude et l’impuissance. Bloquer nos fenêtres avec du plastique, charger la génératrice, accumuler des gallons d’eau. Les filles étaient rentrées chez leurs parents à la campagne, les étudiants régionaux avaient été rapatriés par leur gouvernement, principalement vers Trinité-et-Tobago, la Barbade et les Bahamas. Le campus était vide. J’observais les minutes s’écouler le soir du 27 octobre, comme si Melissa allait frapper d’un coup, ou non, j’ignorais tout, j’attendais. Comme tout le monde.

Trouver des solutions, soutenir sa communauté, réorganiser un groupe rapidement, l’importance de se montrer présente dans les situations difficiles. Ne jamais se diviser ni s’isoler. Des pertes totales d’hôpitaux, de fermes, de maisons, sauf du plus important : la vie des gens. Il fallait continuer.

Lorsque tout disparaît, il reste toujours la musique.

Tranquillement l’entraînement reprend, les filles reviennent et on ressort danser à Kingston, à des festivals de skate, des fêtes dancehall où on effectue nos routines, des studios d’enregistrement et de répétition Dub, Ska, Reggae, et à Bob Marley Beach, sous le soleil qui dure toujours.


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