Le 30 janvier 2026, le département de la santé publique de la Caroline du Sud a déclaré 58 nouveaux cas de rougeole, portant le total à 847 en l’espace d’un mois. Parmi ces personnes, 761 sont mineures, dont 222 ont moins de cinq ans, et 760 ne sont pas vaccinées. La rougeole est une maladie respiratoire grave, virale et extrêmement contagieuse qui se caractérise entre autres par de la fièvre, une forte toux et des éruptions cutanées. La Caroline du Sud n’est pas le seul État touché par cette épidémie : l’Arizona et l’Utah connaissent également une résurgence des cas de rougeole. Dans une entrevue avec Le Délit au sujet de ces récentes épidémies, Dre Nicole Basta, experte en épidémiologie des maladies infectieuses, rappelle « l’importance d’atteindre et de maintenir une couverture vaccinale élevée (tdlr) ».
Une petite histoire
La rougeole est presque entièrement évitable grâce à un vaccin. Une première version du vaccin contre la rougeole est développée en 1963 par Dr John Franklin Enders. Ce dernier est ensuite utilisé pour la fabrication du vaccin MMR (measles, mumps, rubella), puis rendu obligatoire aux États-Unis en 1980. Ce vaccin est considéré comme celui ayant sauvé le plus d’enfants d’une mort prématurée, et a réduit les cas de rougeole de 99,9 %. C’est notamment grâce à lui qu’en 2000, les États-Unis ont obtenu le statut de pays ayant éliminé la rougeole. Cela risque toutefois de ne pas durer : l’Organisation panaméricaine de la santé a invité les États-Unis, le 13 avril 2026, à réexaminer leur statut. Ce ne sera pas le premier pays à perdre ce statut : ce fut le cas du Canada en 2025, ou encore du Royaume-Uni en 2026. Dre Basta souligne la gravité de la situation : « Nous devons voir cette perte de statut dans des pays qui avaient obtenu un succès massif en matière de santé publique comme un sérieux signal d’alarme. »
Récapitulatif de la situation
L’argument américain contre les vaccins ne date pas d’hier, mais depuis la crise du COVID-19, le mouvement antivaccination a pris beaucoup d’ampleur. D’après le chercheur Gavin Yamey, « la nature universelle de la pandémie du COVID-19 a permis aux antivax d’atteindre un plus grand auditoire ». Au cours d’un échange avec Le Délit, Dr Shashika Bandara, professeur au département de santé publique de McGill, acquiesce. Il explique : « les gens se sentaient personnellement et émotionnellement touchés par ces questions de santé publique, ce qui les a rendus plus susceptibles aux campagnes de désinformation. »
On remarque dès cette période une recrudescence des cas de rougeole, avec 1274 cas en 2019. Cela coïncide avec la première présidence de Trump. Bien que ce nombre diminue significativement l’année suivante (13 cas en 2020), le retour de Trump à la Maison-Blanche marque un nouveau virage dans les attitudes vis-à-vis des vaccins – notamment celui de la rougeole. Si, en 2024 on compte seulement 285 cas, plus de 2267 personnes attrapent la rougeole en 2025, et l’année 2026 ne s’annonce pas plus encourageante à cet égard.
Interrogé sur la question, Dr Bandara insiste sur l’importance de ne pas attribuer toute la responsabilité au président américain. « Trump est important, concède-t-il, mais il ne faut pas oublier la machine politique derrière lui. Ce sont les hommes comme Robert Kennedy Jr. qui implémentent ces réformes ». Il souligne l’existence du Project 2025, un manifeste conservateur de 900 pages élaboré avant la réélection de Trump. Le rapport recommande un grand nombre de réformes, dont une restructuration du système de vaccination. Aujourd’hui, ces ambitions se sont concrétisées avec la nomination de Kennedy Jr. – un fervent opposant à la vaccination – à la tête du département de la Santé et des Services sociaux.
Dr Bandara met également en garde contre le risque de tomber systématiquement dans une attitude condescendante à l’égard des antivax. Face aux campagnes de désinformation et aux infox sur les réseaux sociaux, « tout est réuni pour semer le doute », et il peut être difficile de savoir quoi et qui croire. En outre, « de nombreuses communautés souvent marginalisées, comme les personnes de couleur aux États-Unis ou les autochtones au Canada, ont été victimes d’expériences immorales aux mains du système de santé », explique-t-il, « ils ont de bonnes raisons d’en être méfiants ».
Maintenant que cette dynamique est enclenchée, il peut être difficile d’en entrevoir l’issue, d’autant plus que la pression ne fait que grandir avec la résurgence de maladies évitables comme la rougeole. Pour inverser la tendance, Dr Bandara souligne l’importance d’un « effort de communication continu, appuyé par des mesures politiques ». Il estime qu’aucun changement durable ne peut être engagé si ces deux aspects ne sont pas mis en œuvre conjointement.



