Sur une musique d’ambiance, Gabriel dépose un album noir sur le comptoir, à côté de quelques petits bouquets blancs et d’une urne. La salle se tait. C’est ainsi que débute le monologue Merci d’être venus, rédigé et interprété par Gabriel Morin en collaboration avec le metteur en scène David Strasbourg. La pièce, parue en 2023, a remporté le prix du Meilleur texte original de l’Association québécoise des critiques de théâtre, dans la section Québec, en 2024.
« Ça va tous nous arriver », entame le comédien en s’adressant directement au public dans la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier. « Ça », c’est le pilier central autour duquel tourne le jeu pendant les 95 prochaines minutes : la mort. Plus précisément, le suicide. Dans le balado doté du même nom que la pièce, créé en 2019, l’auteur-interprète confie que l’idée du projet a d’abord germé au cégep, dans le cadre d’un projet d’arts plastiques en printemps 2009, peu de temps après le suicide de son grand frère.
Une rencontre qui traverse le temps
La salle Fred-Barry n’est pas exceptionnellement grande, ce qui favorise une intimité entre la scène et le public. Le décor est simple : un comptoir, une table, quelques bancs et chaises, et en arrière-plan, un mur vitré avec une porte que Gabriel n’ouvrira jamais. En synchronisation avec le travail d’éclairage de Suzie Bilodeau et la guitare acoustique de Philomène Gatien, la scène se transforme tantôt en salon funéraire, tantôt en resto-bar, voire même en wagon de métro et en terrain de camp de jour. Au milieu de tout cela, un Gabriel Morin vêtu d’un veston noir nous parle.
Il aborde le suicide et la mort avec humour, sans toutefois ignorer la délicatesse du sujet. Gabriel nous annonce d’abord le décès de son frère, visage encore incrédule, l’urne dans les bras. Comment croire qu’un homme grand de 6’4” de son vivant puisse désormais entrer dans un contenant qui se soulève à un bras ? Fred doit s’être caché quelque part où on ne le voit pas, se dit Gabriel. Il dépose l’urne sur le comptoir, regarde autour de lui, puis d’un geste rapide, ouvre le couvercle… et sort un biscuit aux pépites de chocolat. Dans cette pièce, tout peut devenir un coup de théâtre. De cette manière, le comédien atténue la lourdeur du sujet. Il jongle entre l’informatif et l’émotif tout en maintenant le sourire du public aux yeux brouillés.
« Je ne suis pas un intervenant, […] je suis comédien pis je suis auteur », affirme Gabriel Morin dans son balado. « Je peux écrire. Je peux créer une conversation où il n’y en a pas », continue-t-il. Sur la scène, l’artiste est Dieu. Il a tantôt 34 ans, tantôt 18, quelques moments avant que ça arrive. Le comédien choisit de livrer ses sentiments sur scène – incompréhension, tristesse, colère – face à l’impuissance devant à la mort. Il espère que ceux dans la salle qui ont traversé une telle épreuve pourront s’y identifier. « La meilleure chose à faire, c’est de ne pas le cacher », explique-t-il. Cette volonté de faire place à la parole traverse toute la pièce, au point où chaque représentation est accompagnée par un intervenant spécialisé de l’Association québécoise de la prévention du suicide.
Présentée à guichets fermés et accueillie avec émotion par le public, la production suscite une écoute attentive tout au long. À la fin du spectacle, toute la salle se lève. Un « merci d’être venus », pour les gens qui sont restés.
Merci d’être venus est présentée à la Salle Fred-Barry, du Théâtre Denise- Pelletier, jusqu’au 31 janvier.



