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Nature et culture : une opposition qui n’a pas lieu d’être

Aperçu de notre nouvelle sous-section : « Nature humaine ».

Juliette Elie | Le Délit

On se plait à concevoir le monde à travers des oppositions. La gauche n’est pas la droite, ce qui est bon ne peut pas être mauvais : ce mode de pensée domine notre raisonnement logique et notre capacité analytique. À l’échelle individuelle, c’est une approche qui peut paraître anodine, voire tout simplement naturelle. Après tout, on a toujours fait comme ça. Cependant, en observant les conséquences à l’échelle écologique et philosophique de certaines de ces oppositions, on commence à s’interroger sur leur utilité et leur universalité. 

Un excellent point de départ est la distinction entre la nature et la culture. Noyés dans l’évidence de ce contraste, on oublie souvent que cette opposition n’est pas innée, mais plutôt le produit de contingences historiques. À l’époque des Lumières, quand les philosophes commençaient à théoriser cette séparation, il existait encore une multitude de communautés à travers le monde qui vivaient en symbiose avec leur environnement, et n’avaient jamais eu besoin d’opérer la distinction entre leur nature et leur soi-disant « culture ». Cependant, à l’heure où j’écris cet article, le mot « culture » semble presque inextricable du jargon populaire, médiatique et politique. Mais comment cette extériorité vis-à-vis du monde non-humain s’est-elle consolidée si efficacement ? Quels intérêts a‑t-elle servis ? Et, dans un contexte de crises environnementales, sociales et politiques, en quoi est-il impératif de repenser cette opposition ? 

Nature et culture : les distinguer ? 

Quand on parle de nature, on a tendance à imaginer un monde extérieur à la société, détaché des systèmes du monde humain. Par opposition, la culture est souvent comprise comme unique à l’humain, une fondation sur laquelle se construisent les civilisations. À partir de cette rupture théorique se forme une dualité qui paraît nette et rigide : les humains d’un côté, la vie non-humaine de l’autre. C’est en raison de cette intuition fallacieuse que philosophes, capitalistes et conquérants du monde justifient la supériorité de l’homme sur la nature. Après tout : ce qui est divisé doit être hiérarchisé.

« C’est seulement à travers cette solidarité entre êtres vivants qu’on peut assurer la survie des hommes et de la nature dans un contexte de lutte existentielle contre le dérèglement climatique »

En sortant l’homme de son environnement, on choisit de vivre dans un monde où les relations matérielles, écologiques et vitales sont remplacées par des divisions abstraites entre cultures et des divisions concrètes entre les droits des humains et non- humains. C’est sur cette base que l’environnement et la vie non-humaine sont progressivement réduits au statut d’objets à manipuler, de ressources à exploiter ou de décors passifs dont on n’a pas à prendre soin. À quel prix ? La croissance économique décélère, la mission civilisatrice de l’époque coloniale est rejetée par ses destinataires, et on nous répète sans cesse que la culture est en crise. Cette fameuse culture, censée être le terrain de l’agencement humain, la mémoire vivante des accomplissements de nos nations, s’écroule devant nos yeux, au rythme de la crise environnementale. 

Coca-Cola : l’ennemi du vivant 

Nos grands-parents se plaignent souvent que Noël a perdu son essence, cette fête chrétienne à laquelle on reproche de n’être rien de plus qu’un rituel de marketing et de consommation. Ils n’ont peut-être pas tort. Après tout, l’image aujourd’hui dominante du Père Noël vêtu de rouge n’est pas une tradition immémoriale, mais le produit de campagnes publicitaires menées au 20e siècle par la compagnie Coca-Cola. L’impératif du profit a perverti la fête culturelle de Noël, et ainsi son sens profond, nous encourageant à toujours consommer plus. Cette même marque qui transforme la signification de Noël est aussi responsable d’un total cumulé de 3,61 millions de tonnes métriques d’emballages plastiques qui se retrouveront dans les systèmes aquatiques entre 2024 et 2030. Cette corrélation entre fête culturelle commercialisée et nature polluée n’est pas fortuite : après avoir commercialisé les fêtes, Coca-Cola souille nos océans. La destruction concomitante de la nature et de la culture est accomplie au profit des mêmes intérêts économiques. 

La dégradation de la culture et de la nature est une seule et même tragédie. L’homme a forgé son patrimoine avec ce que la nature lui a offert : le calendrier de nos fêtes et célébrations sociales s’est fait en accord avec le calendrier de la nature et le rythme des saisons. À présent, le progrès technologique et l’industrialisation nous ont permis d’obéir à d’autres lois que celles de la nature, pour le meilleur et pour le pire – tomates sous serres et ananas en hiver sont devenus notre quotidien. Ce bouleversement des rapports entre l’humain et la nature se fait au profit des entreprises internationales qui, en compétition entre elles, demandent toujours plus de croissance et consommation, toujours plus vite. C’est ainsi que s’est développée une logique extractiviste et coloniale, qui maintenant s’infiltre dans l’ensemble des rapports entre la société et le monde vivant. 

« On veut nous faire croire qu’un avenir qui ne passe pas par la réconciliation de la société et de l’environnement est toujours possible, mais c’est de la naïveté »

Bienvenue !

La distinction entre nature et culture a pour conséquence d’objectifier le monde non-humain. Adhérer à cette vision dualiste, c’est légitimer la différenciation du vivant (humain et non-humain), la séparer en couches, la hiérarchiser. L’homme n’a pas besoin de protéger la nature ; il a besoin de se reconnaître comme partie intégrante du monde vivant. C’est seulement à travers cette solidarité entre êtres vivants qu’on peut assurer la survie des hommes et de la nature dans un contexte de lutte existentielle contre le dérèglement climatique. Pour reprendre les termes des manifestants écologiques du mouvement zadiste français, fondé sur l’occupation de zones à défendre (ZAD) contre des logiques productivistes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »

On veut nous faire croire qu’un avenir qui ne passe pas par la réconciliation de la société et de l’environnement est toujours possible, mais c’est de la naïveté. C’est donc en raison d’un sentiment d’indignation et par un désir de faire connaître l’interdépendance du monde vivant que, ce semestre, Le Délit vous propose une nouvelle sous-section multidisciplinaire : « Nature humaine ». 

Cette section se réapproprie le sens du terme pour se concentrer sur ce que ses éditeurs pensent plus pertinent : le monde du vivant. La section « Nature humaine » vous invite à repenser votre humanité !


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