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« La seule chose que j’ai toujours su, c’est que l’appareil ment »

L’héritage artistique de Cindy Sherman.

Harantxa Jean | Le Délit

Sur cet autoportrait vous voyez mon corps, mais je suis introuvable. Car je ne m’incarne pas moi, Harantxa, mais deux femmes représentées dans l’art visuel au fil des ans. Pour réaliser Contrapposto, je me suis inspirée de Cindy Sherman, une artiste ayant révolutionné le médium du portrait. S’il y a bien quelqu’un qui soit maître de cette approche, soit celle de réaliser des autoportraits sans se représenter en tant que sujet, c’est bien elle. 

En sachant qu’à l’accoutumée, « faire un autoportrait, c’est se représenter soi-même », Sherman, par son génie artistique, a lancé un défi audacieux à cette norme. Son œuvre révolutionnaire a déclenché un débat enflammé au sein de la communauté artistique : ses compositions peuvent-elles vraiment être considérées comme des autoportraits, et quelles sont les limites de cette définition ? Examinons en détail l’ascension fulgurante de cette icône et son héritage artistique.

Exploration de l’énigme de l’autoportrait chez Cindy Sherman
Il faut d’abord comprendre son œuvre : contrairement aux autoportraits classiques ayant pour objectif de se représenter de manière réaliste et fidèle (pensons à Frida Khalo ou Van Gogh par exemple), Cindy Sherman s’affranchit du statu quo en créant des oeuvres qui défient les conventions. Elle est une artiste protéiforme : elle joue le rôle de photographe, mannequin, maquilleuse, coiffeuse, styliste et plus encore. Son œuvre globale est marquée par sa capacité à incarner différents personnages et identités dans ses photographies, en utilisant son corps et son visage comme support artistique pour créer des mises en scène.

Alors qu’elle commence les autoportraits au début de sa vingtaine, le désir de modeler son identité n’est pas anodin : depuis son enfance, elle adore se déguiser. « J’essayais de ressembler à quelqu’un d’autre – même à des vieilles dames… Je me maquillais en monstre, des choses comme ça. […] (tdlr) », dit-elle. Malgré sa volonté de ressembler à quelqu’un d’autre, ses déguisements avaient pour but de montrer une autre version d’elle-même, et non un personnage à part entière. Lorsqu’on lui a demandé si se déguiser était pour elle un moyen d’évasion, elle a répondu que « pour être vraiment psychologique à ce sujet, [c’est] en partie, si tu ne m’aimes pas de telle manière, m’aimeras-tu de cette manière ? » Malgré ses différentes apparences, Sherman s’associe aux personnages qu’elle incarne en montrant différentes facettes d’elle-même lorsqu’elle se déguise. Cette habitude continue jusqu’à l’université et lorsque son entourage lui dit de faire de ce passe-temps un art, une autoportraitiste naît en elle.

Issue de la première génération d’Américains ayant grandi avec la télévision, elle est largement
influencée par la culture de masse. Elle atteint donc un large public en utilisant et en se référant à des codes esthétiques qui lui sont familiers. Tantôt critiques, tantôt satiriques, Sherman explore les thèmes du genre, de l’identité, de la sexualité et de la classe sociale, en remettant en question les normes établies par la société contemporaine à travers ses photographies.

« Tantôt critique, tantôt satirique, Sherman explore les thèmes du genre, de l’identité, de la sexualité et de la classe sociale, en remettant en question les normes établies par la société contemporaine à travers ses photographies »

La série emblématique Untitled Film Stills (1977–1980) catapulte Sherman sur la scène artistique internationale. Dans ses clichés évocateurs, elle se glisse dans la peau de personnages féminins, défiant les clichés et les stéréotypes de genre véhiculés par le cinéma hollywoodien des années 50 et 60. Ces images intemporelles évoquent un sentiment d’aliénation et de désillusion, et questionnent les attentes sociétales imposées aux femmes. Un autre exemple poignant est Centerfolds (1981), une série dans laquelle Sherman incarne des mannequins exposés sur une couverture de magazine. Les femmes sont représentées dans diverses poses, comme on peut l’observer dans Untitled #96, où Sherman est couchée par terre, vêtue d’une jupe d’écolière légèrement relevée. Cette série confronte le regard masculin (le male gaze) qui influençait la manière dont les femmes étaient représentées dans les magazines érotiques du style Playboy, « en amenant les spectateurs à remettre en question leurs hypothèses et leurs impulsions conscientes ou inconscientes lorsqu’ils regardaient une page centrale pornographique », (sachant que la photo était le médium pornographique principal dans les années 80), explique Gwen Allen, une historienne d’art contemporain.

Bien que Sherman ne donne pas de titre à ses œuvres pour ne pas influencer notre jugement de celles-ci, elle a admis, des années après sa création, que le but d’Untitled #96 était de choquer : « Je voulais qu’un homme ouvrant le magazine le regarde soudainement dans l’attente de quelque chose de lascif et se sente ensuite comme [l’agresseur] qu’il serait, en regardant cette femme qui est peut-être une victime… »

On peut donc voir que les œuvres de Sherman, bien qu’elles soient visuellement attrayantes, dépassent le domaine de l’esthétisme en dénonçant certaines normes et conventions. Mais où est Cindy dans tout ça ?

« Bien que Sherman apparaisse dans la plupart de ses photographies, ce ne sont jamais des autoportraits. Elle a le parfait visage de ‘‘madame tout le monde’’ – et parfois de ‘‘monsieur tout le monde’’ – un visage qui absorbe tous nos désirs. »
— Auteur et journaliste américain Craig Burnett

Pour certains critiques, ses autoportraits sont davantage une performance ou un acte d’imagination qu’un véritable reflet de son identité personnelle. En revanche, elle se défend en disant qu’il n’est pas question de devenir un personnage : « Quand je [pose], je n’ai pas l’impression d’être le personnage. C’est l’image reflétée dans le miroir qui devient le personnage – l’image que l’appareil fixe sur la pellicule. Et la seule chose que j’ai toujours su, c’est que l’appareil ment. »

Pour Sherman, ses œuvres représentent une partie d’elle-même. Lorsque l’appareil photo prend le cliché, il cristallise le personnage, sans que celle qui l’incarne ne devienne personnage pour autant. Elle redéfinit l’autoportrait à même son corps : à partir du moment où elle figure dans la photo, c’est un auto-portrait. Pas besoin de se montrer sans artifices, car « au bout du compte, plus elle se cache derrière ses portraits, plus elle se révèle en tant qu’artiste », et être artiste, c’est le noyau de son identité. Nous ne la voyons peut être pas elle, sans maquillage, mais il reste que Cindy Sherman a toujours fait de son apparence protéiforme une part de son identité. La limite des autoportraits de Sherman semble alors se restreindre à l’usage de son corps dans ses photographies. Cela dit, une œuvre comme Untitled #263 (1992) où elle utilise des prothèses en plastique d’un sexe masculin et féminin pour recréer L’Origine du monde (1866) de Courbet semble être une exception à la règle franchie, car elle troque son corps pour des objets.

En redéfinissant le genre à l’usage de son corps et non de son apparence à nu, l’influence de Sherman sur l’art contemporain perdure. Son approche de l’autoportrait a été adoptée par une nouvelle génération d’artistes explorant les questions d’identité et de représentation. Son œuvre est la raison pour laquelle ma série d’autoportraits, voire celle de Nadia Lee Cohen, HELLO My Name Is (2021) , peuvent se faire qualifier comme tels aujourd’hui. Comme l’a noté l’artiste Laurie Simmons, « le travail de Cindy a ouvert beaucoup de territoire que […] beaucoup de femmes artistes en particulier ont exploré depuis ».

Entre costumes, maquillage et décors élaborés, Cindy Sherman émerge comme figure pionnière en surpassant les limites de l’art avec une audace et une créativité inégalées. Son approche novatrice perdure jusqu’à maintenant, façonnant ainsi un héritage dans le monde artistique. Merci, Cindy. 


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