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Laissons aux femmes le droit de choisir

Pourquoi les hommes ont-ils encore leur mot à dire sur l’habillement féminin dans le sport ?

Rose Chedid

Depuis que le sport compétitif nécessite des vêtements, celui-ci a été régi par des règles concernant l’habillement des athlètes. Ces restrictions existent pour plusieurs raisons, incluant la sécurité des participant·e·s, pour maximiser leur performance, ainsi que pour rendre le sport plus visuellement attrayant pour les spectateur·trice·s. Cependant, ces règles ont une tendance pernicieuse : celle de mettre en avant les corps des athlètes féminines afin de plaire au regard masculin. L’histoire du sport est marquée par de multiples instances où les femmes ont dû se soumettre à des normes strictes en matière d’apparence, souvent dictées par les standards sociaux découlant du patriarcat et de l’objectifiation historique des corps féminins. Dans le sport compétitif, l’hypersexualisation du corps féminin perpétue des préjugés sexistes injustes sur les femmes athlètes, et aujourd’hui, elles en ont assez d’être traitées comme de la chair servant à attirer le spectateur masculin.

Victimes du regard masculin

Va-t-on un jour laisser à nos athlètes féminines la chance de choisir leur tenue ? Il semblerait que ce n’est pas pour tout de suite : les dernières années ont été ponctuées d’incidents liés aux revendications d’athlètes féminines
concernant des restrictions leur étant imposées quant à l’habillement. On pense à l’équipe norvégienne de handball de plage qui a été forcée à payer une amende de plus de 2 000 dollars canadiens pour avoir opté pour des cuissards au lieu du bikini traditionnellement imposé lors d’un championnat européen en 2021. Des gymnastes allemandes ont aussi été ciblées par la critique après s’être présentées aux qualifications des Jeux olympiques de Tokyo en 2021 habillées de combinaisons couvrant les jambes et les bras, au lieu des léotards échancrés auxquels le public est habitué. Il aura fallu attendre 2023 pour que le tournoi de tennis Wimbledon assouplisse ses restrictions ultra-strictes quant à l’habillement complètement blanc qui était imposé aux joueurs
comme aux joueuses, mais qui était depuis bon temps remis en question par les joueuses qui se disaient inconfortables de devoir porter du blanc durant leurs menstruations. Ce qu’il faut en comprendre, c’est que les femmes dans le sport ont toujours été contraintes par des tenues inconfortables, inadéquates ou tout simplement trop révélatrices.

Une tendance se dessine en ce qui concerne les questions esthétiques dans le sport féminin : celle de la prévalence du male gaze dans les décisions prises à l’égard des tenues féminines dans le sport compétitif. Il semblerait qu’il soit nécessaire que le spectateur masculin se sente interpellé par les tenues légères des athlètes –
et non par leurs prouesses sportives – pour daigner s’intéresser au sport féminin. À mon avis, il est déplorable qu’on réduise encore aujourd’hui les femmes athlètes à leur apparence physique plutôt qu’à leurs performances sportives, et qu’on accorde autant d’importance au fait que leurs jambes soient dévoilées au lieu de leur offrir la reconnaissance qu’elles méritent.

« Ce qu’il faut en comprendre, c’est que les femmes dans le sport ont toujours été contraintes par des tenues inconfortables, inadéquates ou tout simplement trop révélatrices »

Je pense aussi qu’on se doit de souligner la prédominance des hommes sur les comités responsables de légiférer sur les tenues vestimentaires imposées aux athlètes féminines. Si on se penche sur le cas du Comité international olympique (CIO), on remarque rapidement que les neuf présidents ayant été à sa tête sont des hommes depuis
sa création en 1894. En date de décembre 2023, sur les 16 personnes administrant le CIO, seules cinq étaient des femmes. Cette inclination n’existe pas seulement au sein du CIO, mais aussi dans de nombreuses autres instances dirigeantes du monde sportif. Cette sous-représentation féminine dans les organes décisionnels renforce les inégalités de genre et influence sans doute les politiques qui régissent les tenues sportives féminines.

Le pouvoir de choisir

Selon Guylaine Demers, membre du Groupe de travail fédéral sur l’équité des genres en sport et professeure titulaire à l’Université Laval, c’est bien plus qu’une controverse sur le port du bikini : il s’agit d’une question
d’autonomie et de choix. En effet, les femmes dans le milieu sportif réclament bien plus que la simple autorisation de porter certains vêtements, mais une réelle considération de leurs préférences, de leur confort et de leur liberté de choix en ce qui concerne leur apparence et leur habillement lors de leur participation aux évènements sportifs. Dans ses mots : « L’enjeu n’est pas d’interdire le bikini et d’imposer le short, mais que les athlètes puissent prendre des décisions par et pour elles-mêmes, qu’elles puissent se réapproprier leur corps. »

« Il semblerait qu’il soit nécessaire que le spectateur masculin se sente interpellé par les tenues légères des athlètes – et non par leurs prouesses sportives – pour daigner s’intéresser au sport féminin »

Cela m’a fait penser à l’interdiction du port du hijab pour les athlètes féminines françaises lors des Jeux olympiques de 2024. Dans la foulée du mouvement de laïcité en France, l’équipe olympique française a annoncé l’automne dernier son intention de bannir le port du hijab pour ses athlètes. Bien qu’il existe des explications culturelles sous-tendant cette interdiction, il m’apparaît clair que c’est encore une fois une forme de légifération sur les corps féminins qui n’a pas lieu d’être. Il est malheureux qu’encore une fois, on force ces athlètes à devoir
choisir entre leur passion pour le sport qu’elles pratiquent et leur religion.

Il est impératif de reconnaître que la lutte pour l’égalité dans le sport va bien au-delà de la simple question de vêtements. Ceci étant dit, l’habillement reste un combat central à la cause féministe dans le sport de haut niveau, puisque ces règles reflètent souvent des normes sexistes et patriarcales qui réduisent les femmes à leur apparence physique plutôt qu’à leurs compétences athlétiques. L’histoire du sport est marquée par de multiples situations où
les femmes ont été contraintes de se conformer à des normes esthétiques injustes, souvent dictées par le regard masculin. Il est essentiel que les athlètes féminines aient le pouvoir de choisir leurs tenues en fonction de leurs préférences, de leur confort et de leur liberté individuelle. En donnant aux femmes athlètes la possibilité de se réapproprier leur corps et de prendre des décisions autonomes, nous pouvons travailler vers un sport plus inclusif et équitable pour tous·tes. Enfin, de récentes controverses entourant notamment le port du hijab dans le sport mettent en lumière la nécessité de lutter contre toute forme de légifération sur les corps féminins. Il est temps de mettre fin à ces pratiques discriminatoires et d’adopter une approche plus respectueuse de la diversité et de l’autonomie des athlètes féminines.


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