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Terrorisme de velours : la Russie des Pussy Riot

Immersion dans un art protestataire percutant.

Organisée par la galerie islandaise Kling&Bang et présentée au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) grâce au conservateur d’art John Zeppetelli et à la chargée de projet et d’expositions Marjolaine Labelle, Terrorisme de velours est une exposition à ne pas manquer. Du 25 octobre 2023 au 10 mars 2024, elle transporte ses visiteur·euse·s à travers l’histoire de la Russie par le biais des interventions activistes et artistiques du groupe punk-féministe Pussy Riot. Par son caractère authentique, percutant et éducatif, l’exposition révèle avec brio la portée d’un art engagé.

Des œuvres audacieuses

Terrorisme de velours s’ouvre et se clos sur une œuvre qui incarne tout ce que représentent les Pussy Riot :
la protestation obstinée, sans honte et sans limites. Taso Pletner, membre du groupe depuis 2022, est filmée dans
l’atelier de l’artiste islandais Ragnars Kjartanssonar alors qu’elle urine sur le portrait de Vladimir Poutine. Cette
œuvre, qui peut paraître choquante à première vue, semble tout à fait appropriée à notre sortie de l’exposition, après avoir été informé·e·s de toutes les atrocités qu’ont vécues et que dénoncent les Pussy Riot. En parcourant les murs colorés du musée, nous apprenons à connaître les membres du groupe et leur résilience. Nous découvrons leurs tenues colorées et leurs balaclavas emblématiques, leur art de protestation unique et les conséquences que celui-ci a entraîné sur le groupe. L’une des fondatrices du groupe, Maria (Masha) Alyokhina, nous ouvre la porte à son vécu par ses écrits explicatifs dispersés sur les murs du musée. Ainsi, chaque image et chaque vidéo est accompagnée de textes qu’elle a écrits à la main, à la manière d’un journal intime ou d’un scrapbook punk. Malgré la densité du contenu, Masha réussit à nous garder captivé·e·s. En effet, l’extravagance et la diversité de ses mésaventures, à l’image excentrique du collectif, forment un tout authentique et fascinant.
On comprend rapidement que le travail artistique des Pussy Riot est réfléchi. Il ne s’agit pas simplement d’être punk pour provoquer. Les Pussy Riot ont comme mission de se servir des outils de répression de l’État, autant comme cible que comme canevas. Par exemple, en 2018, lors de la finale de la Coupe du monde de soccer, quatre des membres déguisé·e·s en policier·ère·s s’étaient précipité·e·s sur le terrain. Après coup, comme nous l’explique Masha, le groupe s’était attribué le mérite de cette action et avait précisé que celle-ci visait à dénoncer la manière brutale, soudaine et injuste dont les forces de l’État s’immiscent dans la vie des citoyen·nes russes.

Un cours d’histoire éclectique

Sur les murs du musée sont dessinées des dates et des flèches qui nous indiquent que l’exposition est chronologique. Ainsi, parmi les actions protestataires des Pussy Riot, on retrouve des bribes d’histoire
de la Russie ; des dates importantes, des politiques adoptées, ainsi que des illustrations et des explications de la réalité des habitants de ce pays et de ceux et celles qui osent s’en indigner. Parmi leurs expériences les plus choquantes, on découvre le séjour de trois des membres dans des colonies pénitentiaires de la Russie, à la suite d’une performance punk dans une cathédrale orthodoxe à Moscou en 2012. Cette performance, nommée Prière
Punk
, dénonçait les injustices perpétrées par Vladimir Poutine ainsi que le brouillement de la frontière entre l’État et l’Église que celui-ci orchestrait. Par leurs récits poignants, elles lèvent le voile sur le peu de liberté d’expression que permet l’État russe ainsi que sur les horreurs que vivent les détenu·e·s des colonies pénitentiaires. Des photos ponctuants l’espace illustrent, entre autres, les trois (seules) toilettes collées auxquelles ont droit les quelques 60 détenu·e·s par bâtiment, les chambres au confort atroce, et bien plus. Quoique par instants difficile à suivre (les quatre murs de chaque pièce du musée sont exploités et les dates ne sont parfois
indiquées qu’à la fin d’une section), le cours d’histoire qu’offre l’exposition reste extrêmement pertinent, surtout dans le contexte actuel. En effet, il nous permet de mieux comprendre ce qui a pu mener à la guerre en Ukraine. Par ailleurs, la confusion face à la ligne du temps contribue à l’esthétique d’album de l’exposition et rend en quelque sorte l’expérience plus intime et personnelle : on a l’impression d’écouter une amie raconter son histoire. Ce n’est pas toujours linéaire, parfois elle se trompe dans ses mots (Masha étant russe, elle a tout écrit en anglais), mais on finit par comprendre l’essentiel. On finit aussi par mieux la connaître, et surtout, par avoir envie de se garder informé·e·s sur la suite des choses.

Espace cacophonique

Si j’ai une critique négative à faire, c’est que l’espace est un peu trop cacophonique. En effet, malgré les dizaines d’écrans mettant en scène diverses performances, chansons, et entrevues, pas une fois l’exposition ne nous laisse la chance d’entendre réellement le groupe. On les lit, mais on ne les entend pas, ou plutôt, on les entend trop. Toutefois, je me dois de lever mon chapeau à l’espace de détente offert par le MAC (l’Espace M) en cas de sur-stimulation, de fatigue, ou tout simplement de désir discursif. Malgré le chaos sonore de l’espace, qui était sans doute intentionnel, les visiteur·euse·s ont l’option de prendre une pause.

Somme toute, Terrorisme de velours est une exposition à voir parce qu’elle présente un groupe d’activistes qui font de l’art politique, authentique et audacieux en confrontant l’autorité pour dénoncer des injustices. C’est
une exposition instructive qui nous laisse sur notre faim en s’éparpillant un peu trop, mais en demeurant fidèle à sa direction artistique de journal punk.


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