Aller au contenu

Un espace (pas si) bilingue

Réflexion d’une personne née au Canada, mais d’une famille hispanophone.

Laura Tobon | Le Délit

À chaque fois que je pénétrais dans un magasin, ou que je me rendais en cours à McGill quand j’étais étudiante, il m’était nécessaire d’alterner entre l’anglais et le français, parfois très rapidement. Après plusieurs années, c’est devenu un automatisme, comme les paramètres de langue d’un logiciel. Lors de mes études, je n’avais seulement que quelques minutes de pause entre les réflexions sur le romantisme britannique et les exercices de grammaire normative française. Je marchais d’un local à l’autre, d’un cours à l’autre, d’une langue à l’autre. Lors de mon trajet, je pouvais voir les commerces montréalais autour de moi. Ils avaient de gros titres dans l’une de ces deux langues. Presque tous les restaurants autour de l’Université affichaient sur une fenêtre un menu bilingue. Si je croisais un·e ami·e de l’Université sur mon chemin, je savais à qui parler en français ou en anglais. Il m’était impossible d’ignorer la présence des deux langues officielles à Montréal.

Cependant, je ne peux pas dire la même chose de mon « chez moi ». Après une journée typique remplie de cours, d’essais, de sessions d’étude et d’examens, je rentre dans une tout autre atmosphère linguistique. Je suis chaleureusement accueillie par ma abuela, qui me demande à chaque fois : « ¿Como fue tu día ? ¿Tuviste buenas notas ? » (Comment a été ta journée ? As-tu eu de bonnes notes?, tdlr) dans son accent chilien. Les conversations à table, tout comme la ville où j’étudiais, sont traversées par un mélange linguistique. Contrairement à moi, ma abuela est plus à l’aise en espagnol, ce qui explique pourquoi mes parents changent d’une langue à une autre à chaque repas. Malgré cela, tout le monde est capable de se comprendre et de continuer la conversation jusqu’à la fin, créant une atmosphère assez unique.

« Les clients parlaient espagnol, et j’ai pu commander des empanadas en espagnol. Je sais que ces moments sont
rares comparés à mes autres interactions à Montréal, et je sais qu’il existe d’autres espaces culturels à Montréal où les gens parlent d’autres langues »

Si je prends un petit moment pour comparer mon espace public et mon espace privé, je crains parfois de vivre une perte linguistique. Le temps consacré à mes études, à mon travail et à mes amitiés prenait de plus en plus d’ampleur au fil du temps, ce qui me laissait parfois peu de moments pour me consacrer à ma famille.

Cependant, je voyais aussi mon père, né en Colombie, et ma mère, née au Chili, devoir utiliser des langues différentes dans leur vie professionnelle et leur vie privée, et cela depuis qu’ils ont immigré au Canada alors qu’ils étaient encore enfants. Ils sont tous les deux capables d’alterner entre l’anglais, le français ou l’espagnol très facilement selon le contexte. Mais, moi je suis née au Canada, et j’ai grandi ici. Je ne suis jamais allée au Chili, et je n’ai visité la Colombie qu’une fois. J’utilise donc davantage le français et l’anglais au quotidien.

Cependant, si je marche un peu plus, et si je porte plus mon attention à l’environnement qui m’entoure, je vois par moment cet aspect linguistique de ma vie privée entrer dans la métropole. Je vais toujours me souvenir du moment où mes parents donnaient des légumes à un petit restaurant latino qui acceptait des donations pour les membres de la communauté ayant peu de ressources. Les clients parlaient espagnol, et j’ai pu commander des empanadas en espagnol. Je sais que ces moments sont rares comparés à mes autres interactions à Montréal, et je sais qu’il existe d’autres espaces culturels à Montréal où les gens parlent d’autres langues. Cependant, dans ce restaurant, je ne voyais plus une juxtaposition d’un espace public et privé divisé par les différences entre les langues officielles et la langue maternelle. C’était comme si ces deux espaces cohabitaient dans ce restaurant. En bref, je voyais cette même alternance de langue que je faisais à l’université. Seulement, ce n’était pas du français à l’anglais ou vice-versa mais dans la même langue que celle parlée chez moi, ce qui différait de mon quotidien lors de mes études et chez moi. 


Dans la même édition