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De la tentation à l’addiction

Rencontre avec une personne accro aux vidéos pornographiques.

Margaux Thomas | Le Délit

Aujourd’hui, les services de santé mentale canadiens, dont Better help, ont développé des programmes et formé des professionnels pour aider ceux qui souffrent d’une addiction à la pornographie. Cette dernière est qualifiée par l’OMS d’addiction comportementale, tout comme les troubles du comportement alimentaire (TCA : boulimie, anorexie, hyperphagie). Cette addiction se caractérise par une consommation excessive et chronophage de contenu pornographique au point qu’elle impacte les relations avec son corps et avec les autres. Le Délit s’est entretenu avec un étudiant de l’Université McGill pour qu’il nous parle de son parcours entre l’addiction aux vidéos pornographiques et l’auto-régulation. 

Le Délit (LD) : Quand as-tu su que tu avais un problème avec la consommation de contenu pornographique ?

Emmanuel* : Tout a débuté pendant l’été 2022, alors que j’étais en pleine interaction sexuelle avec une femme, et je voyais que mon excitation mentale ne se traduisait pas physiquement. Je me suis rendu compte que la vraie vie m’excitait moins que le virtuel. Le semestre qui a suivi, j’ai essayé de diminuer ma consommation de pornographie et j’ai voulu analyser mon rapport avec cette activité. En fait, j’ai noté que souvent je me masturbais par habitude et non par plaisir. Je me masturbais tous les jours à la même heure.

LD : Comment as-tu arrêté ? Comment t’es-tu senti pendant le sevrage ?

Emmanuel : Je ne pense pas être complètement accro au sens médical. Je pense que j’ai eu une relation abusive avec la pornographie pendant plusieurs années, mais je ne sais pas si le terme « sevrage » est vraiment approprié. Je parle plutôt de diminution drastique de consommation ou de vigilance par rapport à mon usage des sites pornographiques. J’avais réfléchi à un plan : l’idée n’était pas d’arrêter la masturbation, mais simplement de ne pas dépendre de contenu pornographique. Donc, pendant une semaine, j’ai continué de me faire plaisir quotidiennement, en utilisant seulement mon imagination. C’était extrêmement difficile. J’avais besoin de 30 minutes au lieu de cinq pour arriver jusqu’au bout. Parfois même, j’abandonnais en cours. Avant, il me suffisait de quelques minutes, puis c’était fini et je pouvais tranquillement continuer ma soirée, regarder un épisode d’une série ou finir mon devoir de maths. Au bout d’une semaine, je me suis vite ennuyé : me forcer à me masturber tous les jours me prenait trop de temps et m’épuisait mentalement. On peut dire que la semaine durant laquelle je me suis forcé à la masturbation quotidiennement sans support audio-visuel, ça, c’était ma semaine de « sevrage ». Après, je me suis dit que j’allais me faire plaisir uniquement quand j’en avais envie. Par conséquent, en arrêtant la consommation de pornographie, j’ai également diminué la fréquence de mes masturbations à environ deux fois par semaine. En janvier, je m’étais dit que c’était bon, j’avais fait le travail nécessaire et je pouvais me remettre à regarder ce genre de contenu. Sincèrement, ça me manquait. Alors, pendant les vacances, j’ai repris et très vite j’ai vu que c’était nocif pour moi. J’étais stressé par peur de gâcher tous mes efforts et ce stress pesait sur ma santé mentale, j’ai alors de nouveau arrêté. Aujourd’hui, j’utilise des supports visuels à caractère très peu pornographique. Je trouve des photos d’actrices sur internet dans lesquelles elles sont très peu dénudées et après je laisse mon imagination se charger du reste. On pourrait dire que je suis retourné dans le passé, à l’époque des Playboys. Honnêtement, je ne ressens plus le sentiment de manque. Je profite de chaque masturbation : elles ne représentent plus aucune sorte d’obligation ou d’habitude pour moi.

LD : D’après toi, pourquoi es-tu devenu accoutumé à la consommation de vidéos pornographiques ? Pourrais-tu formuler une hypothèse sur les raisons de cette addiction comportementale ?

Emmanuel : Moi, j’ai commencé à regarder de la pornographie en classe de sixième, dès que mon corps a été en état et en âge de comprendre le plaisir sexuel. J’ai tout de suite associé la masturbation à la pornographie : l’un n’existait pas sans l’autre. En plus, les premières vidéos que j’ai regardées ont été dans le genre du sado-masochisme. Au début je les trouvais très dérangeantes, puis je m’y suis vite habitué. J’ai continué à ne regarder presque que des vidéos de ce style, de plus en plus extrêmes. Je ne peux parler pour les autres, mais dans mon cas, je pense que c’est l’exposition très précoce aux contenus extrêmes qui a déclenché la dépendance à la pornographie. J’avais besoin de voir des positions extrêmes et d’entendre des bruits qui traduisent ce plaisir extrême. Évidemment, dans la vraie vie, ce n’est pas pareil, donc je bande moins. Je ne pense pas qu’il faille réguler la production de pornographie : tout comme la drogue, la rendre illégale empirait le problème. Je suis pour le libre accès et la libre production du contenu. Peut-être qu’il faudrait seulement prévenir les enfants des dangers potentiels de la surconsommation des vidéos pornographiques.

« C’est l’exposition très précoce aux contenus extrêmes qui a déclenché la dépendance à la pornographie. »

Emmanuel

LD : Comment appréhendes-tu l’avenir de ta relation avec les vidéos pornographiques ?

Emmanuel : Comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas envie de me limiter complètement. Je veux simplement suivre mes instincts, je ne veux pas faire les choses par habitude, je ne veux pas de rituel de masturbation. Si un jour, je veux regarder une vidéo pornographique, je le ferai. Pour l’instant, je n’ai pas envie. J’ai également envie de recommencer à voir des partenaires sexuels. Je veux rencontrer des femmes et pouvoir coucher avec elles sans la peur d’avoir une panne. Une partie du problème de la consommation des vidéos pornographiques, c’est qu’elles te mentent sur les relations sexuelles réelles. Et donc, pour « guérir » il faut vivre dans la vraie vie, il faut faire l’amour à l’écoute de son partenaire, il faut normaliser la copulation basique (sans aspect extrême). J’espère que tout mon travail m’aidera dans mes prochaines relations sexuelles et amoureuses.


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