Les textes d’opinion sont-ils utiles ?

Lettre à mon·a successeur·e.

Alexandre Gontier | Le Délit

Alors que mon mandat à titre d’Éditeur Opinion du Délit tire à sa fin, je prends quelques lignes de l’édition de cette semaine pour réfléchir à l’utilité de ma section, dont je laisserai prochainement les rênes à mon·a successeur·e.

Les opinions ont la cote dans les médias ; elles attirent des clics et malheureusement, il s’agit parfois de leur principale fonction. Tandis que le financement des journaux est en crise, les opinions sont souvent formulées dans une logique de marché, et leur qualité argumentative en pâtit quelque peu.

Dans sa République, Platon nous enseignait que l’opinion est une chose distincte de la connaissance (ne vous inquiétez point, j’ai d’abord reçu l’approbation de notre Éditeur Philosophie avant de me lancer dans cette digression platonicienne). Il existe donc également une distinction entre ceux·lles qui opinent, c’est-à-dire les individus qui ne voient pas les choses en elles-mêmes, mais qui voient plutôt les manifestations de ces choses dans le monde visible (par exemple, il·elle·s voient les choses belles, mais ne reconnaissent pas la beauté en elle-même), et ceux·lles qui connaissent, c’est-à-dire qui voient les choses en elles-mêmes. Ces dernier·ère·s peuvent être qualifié·e·s de philosophes : il·elle·s éprouvent de l’affection « pour ces choses dont il y a connaissance ». Platon établit donc une hiérarchie entre ce qui est opinable et ce qui est connaissable, la première catégorie étant inférieure à la deuxième. Or, Platon n’émet-il pas une opinion en classant l’opinion comme étant inférieure à la connaissance ? 

« Certain·e·s affirment que toutes les opinions se valent. C’est faux » 

Pour moi, il ne fait aucun doute que oui. Il s’agit certes d’une opinion argumentée sur des dizaines de pages, mais il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une opinion, aussi métaphysique soit-elle. Surtout, elle fait encore réfléchir, plus de 2 400 ans plus tard.

Les opinions ont la particularité de soulever les passions et de susciter le débat. C’est entre autres de la confrontation des idées que le changement naît. Mais pour qu’une opinion soit bonne, il faut qu’elle corresponde à un certain nombre de critères.

Catégories d’opinions

Certain·e·s affirment que toutes les opinions se valent. C’est faux : certaines opinions valent plus que d’autres. D’abord, certaines d’entre elles sont tout simplement irrecevables, car elles ne peuvent pas être soutenues. On peut penser au négationnisme, à la prétention que la terre est plate ou même, à mon humble avis, à la prétention selon laquelle les changements climatiques actuels ne sont pas d’origine anthropique. Face à ce type d’opinion, la fermeture d’esprit est de mise. Sur ce sujet, je vous réfère à un texte écrit récemment par mon collègue Philippe Bédard-Gagnon, rédacteur en chef du Délit, intitulé « Quand faut-il se boucher les oreilles ? ».

Pour ce qui est des opinions plausibles, qui méritent que l’on s’y attarde, leur valeur sera toujours déterminée par la qualité de l’argumentation qui les sous-tend. Vous comprendrez donc que par « valeur »,  je n’entends pas « mérite idéologique ». On peut par exemple avoir plus d’affinités avec des opinions s’inscrivant davantage dans la gauche économique et sociale que dans la droite, mais cela ne veut pas dire qu’on doit considérer que les opinions de gauche ont toujours plus de valeur argumentative.

« L’affirmation que la terre se réchauffe pouvait être considérée à une certaine époque comme une opinion alors qu’aujourd’hui, c’est un fait incontestable » 

Valeur argumentative

On oppose souvent fait et opinion. Le fait est une réalité que personne ne peut mettre en doute, car il est empiriquement vérifiable, alors que l’opinion implique un jugement sur un fait. Mais la ligne entre les deux n’est pas toujours aussi claire. Elle se déplace en fonction des croyances et des époques. Ainsi, l’affirmation que la terre se réchauffe pouvait être considérée à une certaine époque comme une opinion alors qu’aujourd’hui, c’est un fait incontestable. C’est cet aspect incontestable du fait qui fait dire à plusieurs qu’il est supérieur à l’opinion. Or, l’opinion est nécessaire au progrès, et si l’on veut qu’elle fasse changer les mentalités, elle doit être complémentaire au fait : une opinion ne vaut rien sans faits. C’est à partir de prémisses factuelles que l’on bâtit un argumentaire. Il est facile de discourir sur un sujet et de simplement dire ce que l’on en pense. C’est une autre paire de manches si l’on souhaite convaincre son lectorat d’adhérer à une position donnée. Chaque affirmation devrait être réfléchie et soutenue autant que possible par un élément factuel. Il faut montrer pourquoi notre thèse est la bonne. Il faut être expert·e de notre sujet. Par exemple, l’opinion d’un·e épidémiologiste sur la COVID-19 aura sans doute plus de valeur argumentative que celle d’un quidam. Cela n’empêche cependant pas n’importe qui d’avoir une opinion possédant une certaine valeur argumentative sur la COVID-19, mais cette personne devra entourer ses propos d’une expertise, en invoquant par exemple des études réalisées par des spécialistes. Le bon texte d’opinion est celui rempli d’expertise. Une fois cette expertise mobilisée, il faut que l’argument lui-même soit logique et intelligemment construit. On évitera donc évidemment les sophismes.

« Une opinion sans valeur argumentative peut très bien avoir plus d’impact qu’une opinion solidement argumentée, au grand plaisir des polémistes » 

Malheureusement, une opinion sans valeur argumentative peut très bien avoir plus d’impact qu’une opinion solidement argumentée, au grand plaisir des polémistes qui font de ce type de vacuités argumentatives leur pain et leur beurre. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il faille se contenter de textes chocs remplis de sophismes. Si l’on veut que l’opinion ait une utilité sociale bénéfique, il faut la promouvoir dans sa forme la plus noble, car ce sont les opinions les mieux argumentées qui s’inscriront dans la postérité.

Pour en revenir à Platon, celui-ci croyait que la plus haute forme de connaissance n’était atteignable que par l’art du dialogue : la dialectique. C’est précisément le rôle que doivent revêtir les textes d’opinion. Ils doivent se répondre entre eux, se déconstruire mutuellement pour que de meilleures versions d’eux-mêmes apparaissent dans nos pages, jusqu’à ce qu’une idée triomphe et gagne la faveur populaire. Et si cette idée ne vous plaît pas, vous pouvez toujours défendre la vôtre dans un texte d’opinion.


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