Nouveau regard sur l’écriture d’Émile Ollivier 

Mère-Solitude : un roman où la singularité de l’enquête déjoue le lecteur.

Alexandre Gontier | Le Délit

Emile Ollivier (1940–2002) est un écrivain méconnu du public québécois. Issu de la diaspora haïtienne, il a principalement été retenu pour la qualité « migrante » de son œuvre. C’est donc surtout dans une perspective biographique, thématique et identitaire que la critique s’est penchée sur son œuvre. L’écriture d’Ollivier renferme cependant une complexité formelle déroutante qui mérite une attention particulière.

Dans son roman Mère-Solitude, Ollivier s’inspire de la structure de l’enquête traditionnelle (énigme, enquêteur, témoins, dévoilement) pour mettre en lumière la quête identitaire de Narcès Morelli, dernier descendant d’une famille dont les origines remontent à l’époque coloniale de Trou-Bordet – ville où se déroule l’action de Mère-Solitude et ancien nom de Port-au-Prince. Dans les premières pages du roman, Narcès s’interroge sur les événements qui ont mené à la mort de sa mère, Noémie Morelli. S’il se souvient bien du jour où elle a été pendue sur la place publique, les circonstances ayant mené à cette fin tragique demeurent nébuleuses. C’est ainsi qu’il implore Absalon Langommier, domestique des Morelli, de lever le voile sur la mort de sa mère. Aussitôt, le témoignage d’Absalon ouvre la porte à une forêt de souvenirs qui enchevêtrent le destin de Narcès à celui de son pays : « Toute mort évoque d’autres morts. »

« Aussitôt, le témoignage d’Absalon ouvre la porte à une forêt de souvenirs qui enchevêtrent le destin de Narcès à celui de son pays : “Toute mort évoque d’autres morts”»

Si le lecteur s’attend à retrouver les paramètres habituels du récit d’enquête, c’est-à-dire une énigme qui s’éclaircit peu à peu grâce au travail d’un enquêteur, il se voit plutôt dérouté par une accumulation de mystères qui ne font qu’opacifier le récit. Ici, ce n’est plus le crime ou le coupable qui intéresse Ollivier, ce sont plutôt les marges de l’enquête qui sont au centre de son récit. Dans un style à la croisée des chemins entre le baroque (soucis du détail, extravagances, démesure et ostentation), le nouveau roman (intérêt pour la déconstruction de la forme) et le réalisme merveilleux (esthétique caribéenne où le merveilleux, l’occulte et l’étrange interviennent dans un univers réaliste), Ollivier propose une enquête qui implique à la fois ses personnages et son lecteur. D’un côté, à travers des témoignages où s’entremêlent vaudou, légendes et rumeurs, le protagoniste-enquêteur Narcès devra tenter de percer le mystère de ses origines familiales. D’un autre côté, le lecteur devra lui aussi s’investir du rôle d’enquêteur pour décoder un texte où les ellipses, les oscillations narratives et les récits enchâssés ne font que complexifier sa lecture. 

« Si le lecteur s’attend à retrouver les paramètres habituels du récit d’enquête, c’est-à-dire une énigme qui s’éclaircit peu à peu grâce au travail d’un enquêteur, il se voit plutôt dérouté par une accumulation de mystères qui ne font qu’opacifier le récit »

Ne serait-ce que pour savourer le sentiment d’être complètement déjoué par le texte ou pour découvrir un univers qui tente d’élargir notre perception du réel, il faut s’y arrêter. 


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