L’ire du peuple

Comment comprendre les manifestations anti-mesures sanitaires qui envahissent la capitale canadienne ?

Myriam Bourry-Shalabi | Le Délit

Depuis le 29 janvier dernier, la capitale canadienne – la Colline du Parlement et les bureaux du premier ministre Justin Trudeau – est occupée par des milliers de personnes qui composent le mouvement du « Convoi de la liberté ». Le 13 février dernier, pendant la troisième fin de semaine de l’occupation, Le Délit s’est présenté sur le terrain de la colline parlementaire afin de comprendre les revendications qui alimentent les manifestations à Ottawa. 

Le 15 janvier dernier, le gouvernement fédéral a annoncé la levée de l’exception vaccinale pour les routiers transfrontaliers. On exige désormais aux camionneur·se·s non vaciné·e·s de se placer en quarantaine pour une période de 14 jours. Selon l’Alliance canadienne du camionnage et les associations américaines du camionnage, environ 26 000 des 160 000 des camionneur·se·s canadiens traversent régulièrement la frontière canado-étasunienne et sont non vaciné·e·s. Les revendications se sont vite répandues : des millions de personnes, dont des camionneur·se·s, se sont ralliées et stationnées à Ottawa le 29 janvier dernier pour contester l’obligation vaccinale. Le mouvement a su mobiliser des gens de divers horizons politiques : certains sont désabusés du système politique actuel et d’autres sont « apolitiques ». Le « Convoi de la liberté » est associé à l’extrême-droite et à quelques groupes extrémistes suprématistes blancs. En effet, un·e des organisateur·rice·s du Convoi, Tamara Lich est la secrétaire du parti séparatiste Maverick, un mouvement qui préconise l’indépendance des provinces du l’Ouest canadien.

Myriam Bourry-Shalabi | Le Délit

L’ambiance est enflammée et festive. Les coups de klaxons des camions stationnés sont incessants, des bains chauds sont installés sur la rue Wellington pour le plaisir des manifestant·e·s. Les parfums d’un barbecue circulent dans l’air et la musique rythmée fait vibrer le sol. Les lieux sont décorés d’une panoplie de drapeaux, parmi lesquels se trouvent des feuilles d’érables, des fleurs de lys et des inscriptions « Fuck Trudeau ». 

« À l’annonce de l’obligation vaccinale, j’étais avant tout fâché contre le gouvernement de Trudeau. Mais petit à petit, ce sentiment s’est transformé en déception contre le gouvernement [fédéral, ndlr]. Se vacciner reste un choix que je respecte, mais c’est un choix et non une obligation »

JD Meaney, un manifestant 

JD Meaney, un candidat aux élections 2021 pour le Parti populaire du Canada (PPC), travaille pendant la semaine à Oakville, au sud de l’Ontario, et retourne à Ottawa chaque fin de semaine pour « montrer sa solidarité avec le Convoi », affirme-t-il au Délit. Meaney explique que le Convoi n’est pas une « une minorité marginale », comme dénonce le premier ministre Justin Trudeau. « À l’annonce du mandat, j’étais avant tout fâché contre le gouvernement de Trudeau. Mais petit à petit, ce sentiment s’est transformé en déception contre le gouvernement [fédéral, ndlr]. Se vacciner reste un choix que je respecte, mais c’est un choix et non une obligation », a‑t-il expliqué. 

Myriam Bourry-Shalabi | Le Délit

Retour au calme ?

Le 14 février dernier, le gouvernement Trudeau a décidé d’invoquer la Loi sur les mesures d’urgence à l’échelle du pays afin de mettre terme aux manifestations qui bloquent le centre-ville et les postes transfrontaliers canadiens. « On n’accepte pas que les gens viennent endommager notre économie et faire mal, brimer les libertés de leurs concitoyens avec des manifestations illégales », a expliqué le premier ministre lors d’une conférence de presse le 14 février dernier. L’armée n’a pas été déployée, mais la loi octroie aux policier·ère·s des pouvoirs exceptionnels, dont celui d’imposer des amendes maximales de 5000$ et des peines allant jusqu’à cinq ans de prison. De plus, les compagnies de sociofinancement doivent rapporter les dons douteux, et les institutions financières peuvent geler des comptes bancaires sans préavis. 

Avec plus de 191 personnes arrêtées en date du 20 février dernier et avec la réouverture imminente des commerces, le calme s’installe progressivement au centre-ville d’Ottawa. Même si la police a repris le contrôle de la colline parlementaire, certain·e·s récalcitrant·e·s refusent de se déplacer et d’autres protestataires se relocalisent

Myriam Bourry-Shalabi | Le Délit

 « Ce n’est pas fini. C’est notre pays, et c’est notre ville. Ils n’appartiennent pas à Justin Trudeau. Il veut être un dictateur. Tout ce qu’il fait est tiré du mode d’emploi d’un dictateur », s’est insurgé un manifestant le 20 février dernier. 

« Je connais des personnes sur mon étage qui ont été agressées par des camionneurs quand elles marchaient au centre-ville »

Marie-Frédérique Caron, étudiante de première année à l’Université d’Ottawa

Pour Helena Charron et Marie-Frédérique Caron, étudiantes de première année à l’Université d’Ottawa, les manifestations ont bouleversé leur quotidien. Toutes deux vivent dans une résidence qui se situe à cinq minutes à pied des manifestations. « La première fin de semaine, c’était l’enfer absolu avec le bruit des klaxons des camionneurs », explique Helena Charron. « Avec la Loi sur les mesures d’urgence et Rideau [le centre-ville, ndlr] qui est bloqué, je suis coincée dans ma chambre et je ne peux même pas faire des courses », ajoute-t-elle. Quant à Marie-Frédérique, un sentiment d’insécurité l’empêche de sortir : « Je connais des personnes sur mon étage qui ont été agressées par des camionneurs quand elles marchaient au centre-ville ». Elle ajoute : « Je suis devenue obsédée [avec les manifestations, ndlr], j’arrête pas de regarder les nouvelles. C’est quelque chose qui se passe à deux doigts de nous ». 

Myriam Bourry-Shalabi | Le Délit


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