Queer, féministe et interrégional

Rencontre avec les coréalisateur·rice·s du balado ToutEs ou pantoute.

Cassandra Cacheiro

C’est à l’hiver 2019 qu’est né ToutEs ou pantoute, un balado queer, féministe et interrégional aux thématiques diverses ; celles-ci touchent entre autres la culture, le politique, l’intime, le féminisme, la parentalité et les enjeux concernant les communautés LGBTQ+. Laurie Perron et Alexandra Turgeon sont les coréalisateur·rice·s et animateur·rice·s de cette émission qui entame sa troisième saison en ce mois de janvier, avec une équipe cette fois-ci agrandie. À chaque épisode, le balado accueille des expert·e·s et invite à la bienveillance, à la discussion, mais aussi à la révolte. 

Alexandra Turgeon (elle) est née et a grandi en Abitibi ; elle a étudié en communications et a travaillé en relations publiques avant de faire une maîtrise portant sur une analyse critique et féministe des discours politiques. En parallèle, elle s’intéresse à la radio et à la vulgarisation scientifique.

Laurie Perron (ielle) vient du Lac-Saint-Jean. Ielle vit de l’art depuis un an après son DEC en musique, ielle a presque complété un baccalauréat en littératures anglaise et française à l’Université de Montréal. Ielle écrit également des scénarios de cinéma et fait partie de plusieurs groupes de musique.

Le Délit (LD): Pouvez-vous me parler un peu de la naissance du balado ? Comment en êtes-vous venu·e·s à ce projet ? Pourquoi la baladodiffusion ?

Laurie Perron (LP): On trouvait que l’un des angles qu’il manquait au discours féministe, queer, au discours militant, c’était l’angle rural, ou interrégional, qui n’était jamais représenté. Les questionnements sont toujours urbains, et comme nous étions à l’université en ville [Montréal, ndlr], nous faisions partie de ces questionnements et de ces discussions. Nos parcours font en sorte que ce n’est pas la réalité qu’on a toujours vécue. Pour moi, c’est l’angle qui m’a beaucoup accroché·e dans la nécessité de faire ce projet-là. Par ce même parcours de vie, la volonté de parler de tous ces enjeux-là de façon moins académique, plus accessible à tout le monde, et de permettre aux gens qui n’ont pas nécessairement le vocabulaire académique et théorique de pouvoir prendre part à la discussion, puisqu’on considère que l’expérience terrain, l’expérience de vie a aussi un apport essentiel aux discussions sur la façon de refaire le monde.

Alexandra Turgeon (AT): Si je peux broder autour de ce qu’est ToutEs ou pantoute, c’est un projet balado, on a déjà deux saisons qui existent et on commence la troisième. Notre formule, depuis le début, c’est de laisser la place à des expert·e·s qui vont parler des différents sujets des épisodes, puis, nous, on fait un wrap-up, on revient sur les entrevues. On fait beaucoup de recherche sur les sujets, puis on plonge aussi beaucoup dans nos réflexions, on amène du « senti » et du vécu par rapport à ce qu’on aborde, mais on commence toujours ça avec un·e expert·e qui met la table. Dans les premières saisons, il y avait plus d’une entrevue par épisode, mais plus ça va, plus on se rend compte qu’on veut se donner du temps pour parler des sujets, donc on est rendu·e·s à aborder un sujet en deux épisodes avec deux angles différents. On va prendre un angle de vulgarisation et de recherche ; Laurie va souvent parler avec des artistes dont la démarche intègre le sujet sur lequel on se penche. Ça amène une vision complètement différente de celle, par exemple, d’une chercheuse qui va nous parler de sa recherche.

LD : Vous avez un peu anticipé ma prochaine question : le balado prend un angle queer, féministe et interrégional. Pouvez-vous parler un peu plus de l’approche interrégionale ? 

LP : Comme Alexandra est dans le bas du fleuve, que je suis présentement à Montréal et que nos collaborateur·rice·s sont éparpillé·e·s sur le territoire, on fait tout à distance. Mais ça devient interrégional surtout par la volonté profonde et par la force des choses : en raison de nos origines respectives, c’est évident que nos considérations ne sont pas uniquement montréalaises. C’est aussi interrégional parce que ce n’est pas uniquement rural. On a vécu les deux, et on passe en entrevue des gens de Montréal, des gens de Saint-Félicien… Toutes les perspectives comptent, peu importe d’où elles viennent. Aussi, c’est une partie de l’intersectionnalité qui est rarement considérée.

« Ça fait du bien d’avoir un endroit où on peut soulever à quel point ça n’a pas de bon sens et s’insurger, de façon parfois humoristique. Ça fait du bien, avoir un endroit pour chialer »

LD : Le balado vient vraiment mettre de l’avant l’interdisciplinarité avec des sujets qui touchent tout autant la culture, les sciences humaines, l’urbanisme… Pourquoi cette approche ? Quelle est son importance à vos yeux ? 

AT : C’est parce que tout nous intéresse ! Notre lunette est féministe, queer et interrégionale de par nos allégeances et/ou identités, mais une fois que tu as cette lentille pour observer les enjeux, tu peux tout observer. Ça part d’une réalisation que j’ai eue dans un séminaire de maîtrise : tout peut être observé à partir de la lunette du genre. J’avais hâte de parler d’urbanisme et de géographie, parce que c’est tellement à la base de tout dans nos vies, comment les villes sont conçues et construites, comment ça nous affecte, mais on ne pense pas à regarder ça d’un angle féministe ou conscient des enjeux queer. La parentalité est évidemment un enjeu féministe, mais on l’aborde souvent d’une façon relativement normative. Il y a vraiment des enjeux féministes liés au véganisme, même chose par rapport au racisme. Il y a plein de couches à tout qui peut être observé sous une lentille féministe intersectionnelle. 

LP : N’importe qui dont la réalité est différente pourrait reprendre tous les sujets ; une personne racisée pourrait reprendre les sujets et avoir une lunette complètement différente. Au final, ça reste notre façon de voir et d’expérimenter la vie, mais la vie, c’est tous ces sujets-là. 

LD : Et comment cette approche interdisciplinaire vient-elle influencer votre choix d’invité·e·s ou le choix de sujets qui vont être abordés ?

LP : Pour les choix de sujets, on a vraiment juste du plaisir parce qu’on n’est pas encore venu·e·s à bout des choses desquelles on a envie de parler ou des intérêts qu’on a en commun. C’est assez facile, mais on a aussi fait des appels aux auditeur·rice·s pour savoir ce dont il·elle·s auraient envie d’entendre parler. Je pense à Belle Grand Fille qui nous a suggéré de parler de véganisme ; on l’a finalement invitée pour en parler. Je pense qu’on se laisse diriger principalement par notre intérêt à nous et par celui de la communauté qui nous suit.

AT : Oui, ça a commencé par un Google Sheets « on pourrait parler de ça », puis on n’en vient pas à bout. Il y a beaucoup de sujets qui nous viennent de gens qui nous disent « j’ai de l’expertise là-dedans ». Je pense à la culture geek, la science-fiction, la fantaisie, et l’épisode sur les liens entre identité et ruralité, c’est Hugues [Lefebvre Morasse, artiste et chercheur, ndlr] qui nous a approché·e·s en disant « j’étudie là-dedans, ça m’intéresse vraiment, je peux vous en parler ». C’est bien quand ça vient de l’extérieur parce que ça réduit nos angles morts. 

LP : Une chose dans nos choix de sujets qu’on ne fait pas : si ça ne nous concerne pas, si ça ne nous touche pas ou si on ne se sent pas en mesure d’apporter quoi que ce soit, on va laisser d’autres personnes en parler. 

Odrée Laperrière

LD : Dans la liste des « promesses solennelles » du site Web de ToutEs ou pantoute, vous mentionnez qu’une des promesses du balado est de « chialer à tout vent » sur « toute chose qui fait chier » telle que le patriarcat, les inégalités et l’homo-bi-trans-queer-phobie. Pourquoi avoir choisi d’explorer ces sujets sous l’angle du chialage ?

LP : Parce que ça fait trop chier ! On y va avec l’angle du chialage parce que, naturellement, c’est la première réaction qui nous vient dans un sens, parce qu’on parle d’enjeux parfois aberrants. Mais on essaie de ne pas rester là-dedans. On essaie de trouver des pistes de solutions, et quand il n’y en a pas, ou qu’on n’en voit pas, on trouve des gens qui essaient d’en trouver, on se réfère à des organismes ou des personnes qui sont en train de travailler là-dessus pour que ça bouge. 

AT : Dans les médias que j’écoute qui sont féministes et/ou qui s’intéressent à des enjeux qui touchent aux personnes marginalisées ou à des enjeux mal compris, je trouve que ça fait du bien d’entendre des gens soulever à quel point ça n’a pas de bon sens. Ça fait du bien d’avoir un endroit où on peut soulever à quel point ça n’a pas de bon sens et s’insurger, de façon parfois humoristique. Ça fait du bien, avoir un endroit pour chialer.

LD : Avez-vous remarqué des répercussions que vous auriez eues dans vos communautés, vos milieux ? 

AT : J’habite présentement dans le Bas-Saint-Laurent, une région éloignée où il y a quand même une communauté queer et féministe intéressante en nombre. Je remarque qu’il y avait un sentiment de manque – bien qu’on n’était pas tous·tes seul·e·s à faire un projet médiatique avec la lunette qu’on a. Il n’y en a pas assez, et il n’y en a pas assez qui arrivent à survivre. Nous, ça commence à faire un moment qu’on est là, mais il y a plein d’initiatives qui ne sont pas nécessairement pérennes pour toutes sortes de raisons. L’une des choses que je sens, c’est que pour les personnes qui sont féministes et/ou queer en ruralité, il y a un sentiment de « enfin on s’adresse à moi, je suis pris·e en considération ». On a des retours, mais ce sont souvent des retours particulièrement profonds. On reçoit de longs messages, des gens qui vont nous parler de leurs expériences. On dirait qu’on ouvre une porte à une réflexion intérieure que les gens se permettent de partager avec nous. Ça fait du bien de voir que ça ouvre aux réflexions.

LP : Ça m’apporte beaucoup aussi parce que souvent, ces réflexions sont étoffées. On reçoit des messages qui me font apprendre beaucoup de choses, des gens qui disent « c’est intéressant que vous ayez parlé de ça, mais vous avez oublié tout ça ». Je dis merci pour toutes ces informations-là. On ne fait pas qu’apprendre des choses aux gens, on apprend beaucoup nous-mêmes en faisant le balado. D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles on a commencé, c’est parce qu’on adore apprendre !

LD : Vous avez lancé le 13 janvier dernier la troisième saison du balado avec une super entrevue avec Gabriel Guertin-Pasquier sur l’asexualité, la place de la sexualité dans le couple, la distinction entre amour et amitié, et j’en passe. Vous avez aussi agrandi l’équipe avec une nouvelle collaboratrice : l’artiste multidisciplinaire afro-montréalaise Miriame Gabrielle Archin. Pouvez-vous me parler de cette nouvelle collaboration ? Qu’est-ce qui a mené à accueillir Miriame dans votre balado ? 

LP : J’ai rencontré Miriame dans une soirée de poésie il y a quelques années, et ça m’avait marqué·e quand elle a lu. J’ai repris contact avec elle pour l’inviter dans l’un des épisodes de la deuxième saison, qui est un épisode sur la charge émotionnelle raciale et sexuelle. Pendant l’entrevue, elle blaguait en disant qu’elle allait se partir un balado qui s’appellerait « Assis-toi sur ton sofa avec ton inconfort pis gère-toi ». Quand on a eu l’opportunité d’intégrer de nouvelles personnes, on a voulu qu’elle fasse partie de ToutEs ou pantoute directement. 

« On ne fait pas qu’apprendre des choses aux gens, on apprend beaucoup nous-mêmes en faisant le balado. D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles on a commencé, c’est parce qu’on adore apprendre ! »

LD : À quoi peut-on s’attendre pour cette troisième saison du balado ? Quelles répercussions aimeriez-vous avoir avec cette nouvelle saison ?

AT : Il y aura 10 épisodes d’une heure chacun, avec des entrevues et des réflexions par après, puis le segment de Miriame qui viendra à la fin. On a des invité·e·s exceptionnel·le·s. Dans les épisodes à suivre, on va parler des relations interpersonnelles et du sexisme, du sexisme dans les relations de couple et de séduction – dans un contexte post-dénonciations, comment ça a pu jouer sur notre tolérance au sexisme et sur notre envie d’être dans des relations hétérosexuelles. Laurie fera un épisode sur tout ce qui est autre que les relations hétérosexuelles, comme l’amitié, d’autres configurations de relations. À chaque fois, nous recevrons une experte. On aura un épisode tout à Miriame, sur la colère. On va aussi parler de grossophobie, de spiritualité new-age, de tarot en lien avec la culture féministe et queer.

LP : On va parler du care, de la notion d’allié·e…

LD : J’ai remarqué que la notion d’amitié est un thème qui traverse les épisodes. Pouvez-vous me parler de cette notion et de la place qu’elle occupe dans le balado ?

LP : L’amitié, c’est la valeur la plus forte, la chose la plus importante et la plus structurante dans ma vie. Alex et moi sommes ami·e·s depuis longtemps aussi ! 

AT : C’est très important d’un point de vue féministe. D’un point de vue queer je me sens moins apte à en parler , il y a le concept de famille choisie qui est importante, où l’amitié est centrale. Chez les féministes hétérosexuel·le·s aussi, c’est important d’avoir un réseau soutenant. C’est une valeur centrale qui nous concerne dans nos façons de regarder les choses. On constate qu’on n’est pas seul·e, qu’on peut avoir un réseau structurant positif ; ça donne beaucoup d’espoir et ça m’aide quand je me souviens de ça.

LP : C’est aussi quelque chose dont on ne parle pas souvent. Dans les revues à potins, on parle d’histoires d’amour et de gestion de relations de couple. On ne gère pas nos amitiés avec le même sérieux, mais pour moi, c’est aussi sérieux et aussi important, voire plus. Ça mérite sa place aussi souvent que possible.

Le balado ToutEs ou pantoute est disponible sur toutes les plateformes d’écoute ainsi que sur leur site Web https://​www​.toutesoupantoute​.com/.


Dans la même édition