Zoom-qui-peut !

Une rentrée en présentiel insensée.

Alexandre Gontier | Le Délit

La scène se déroule le vendredi 14 janvier 2022. À précisément 15h55, alors que le soleil québécois commence déjà à tirer sa révérence, une sonnerie assourdissante retentit, bien connue de toute la communauté mcgilloise. Tout chaud, à peine sorti du four, voilà le dernier message signé Fabrice Labeau, premier vice-principal exécutif adjoint, annonçant tout fièrement une rentrée en présentiel fixée à la date désormais fatidique du 24 janvier. Ça y est, c’est officiel : dans 10 jours exactement, étudiantes et étudiants auront les fesses « scotchées » sur les sièges des locaux universitaires, un beau masque bleu cachant leur nez transi par le froid montréalais.

Les réactions fusent. Certains pleurent de joie à l’idée d’enfin retrouver un semblant d’interaction sociale, tandis que d’autres n’attendent que le moment où ils pourront enfin mettre les pieds en dehors de leur minuscule appartement, s’imaginant peut-être participer à quelques soirées universitaires – tenues secrètes – bien arrosées. Il y a aussi ceux qui contemplent d’un regard dénué de toute émotion la date du 24 janvier, pensant déjà aux examens en personne qui les attendent à la fin de la session, où il leur sera, comble du comble, impossible de tricher. Une partie des professeurs se réjouissent à l’idée de retourner dans les locaux de cours où ils n’auront plus à gérer les imprévus technologiques ou bien à faire l’immensissime effort d’enregistrer leurs cours. Beaucoup d’étudiants internationaux, quant à eux, ne savent plus où donner de la tête, coincés entre indécision, incompréhension, et frustration – des sentiments partagés par celles et ceux qui sont immunodéprimés ou pour qui les conditions familiales et personnelles rendent leur vie extrêmement compliquée.

Alors, la rentrée en présentiel, est-ce vraiment une bonne idée ? La voix de la raison clame haut et fort que non. La voix de l’étudiant tanné d’être dans son sous-sol devant un écran plus de huit heures par jour, elle, hurle que oui !

Malgré tout, en considérant la situation actuelle, il aurait sans doute été plus avisé de reporter la rentrée universitaire au début du mois de février. Le confinement est encore en partie en place, les restaurants et salles de sport sont toujours fermés, et les hospitalisations s’élevaient, en date du 21 janvier, à 3 299. Qu’aurait bien pu coûter deux petites semaines de plus ? Pas grand-chose, si ce n’est un peu plus de patience, une qualité de plus en plus rare. Retourner en présentiel le 24 janvier est une décision prématurée – dans le style jusqu’au-boutiste typique du gouvernement caquiste – et suivie aveuglément par l’administration mcgilloise. Oui, le gouvernement exerce une influence conséquente sur les universités. Oui, McGill a été relativement prudente en fixant la date de la rentrée au 24 plutôt qu’au 17 janvier tel qu’initialement envisagé. Cependant, quand on s’attarde à d’autres exemples, comme l’Université Laval qui fera sa rentrée le 31 ou même Concordia qui vise une rentrée en présentiel le 3 février, on se rend compte que McGill figure à la tête du peloton universitaire en ce qui a trait à la présence désirée des étudiants sur ses campus.

« Alors, la rentrée en présentiel, est-ce vraiment une bonne idée ? La voix de la raison clame haut et fort que non. La voix de l’étudiant tanné d’être dans son sous-sol devant un écran plus de huit heures par jour, elle, hurle que oui ! »

Mais bon, diront certains, l’administration mcgilloise ne fait que suivre les recommandations limpides de la santé publique, laquelle n’agit clairement pas sous les impulsions électoralistes et populistes de notre paternaliste premier ministre. Les désormais fameuses conférences de ce dernier ont illuminé les mardis soir de bien des Québécois, annonçant des restrictions, puis des allègements, puis à nouveau des restrictions. Un coup, on nous dit que le « pic des cas est passé, la courbe est train de s’aplatir » seulement pour énoncer quelques jours plus tard l’exact opposé, à savoir que « les prochaines semaines seront dures, très dures. » Et dans tout ça, on limite l’accès de la population aux tests de dépistage, entraînant ainsi la présentation de données incomplètes et non représentatives de la situation réelle. On flatte notre ego en faisant des comparaisons douteuses avec le reste du monde, l’ennemi ontarien en tête suivi de près par les lointains Européens, sans être capable de faire une vulgaire règle de trois afin de donner des chiffres proportionnés. 

Et que fait McGill ? Donner des indications claires et précises ? Montrer une certaine flexibilité ? Engager un dialogue avec les étudiants ? Et non, surtout pas ! À la place, l’étudiant moyen reçoit un message verbeux, à la formulation obstinément vague, rappelant la manière de porter un masque, l’utilité du vaccin, ainsi que, comble du comble, l’importance de méditer afin d’évacuer son stress. Merci, j’imagine ?

Il est là, le vrai problème de cette rentrée en présentiel prévue le 24 janvier. L’administration mcgilloise est insensible aux réalités multiples et variées de ses étudiants, trônant sur son petit nuage, hors d’atteinte. Malgré une pétition recueillant plusieurs milliers de signatures, tant des membres du personnel que des étudiants, McGill reste inflexible, pour le meilleur et pour le pire, en tout cas en ce qui a trait aux étudiants. Les professeurs, eux, profitent de davantage de passe-droits et permissions. Comme toujours avec cette Université, les accommodations seront modérées – possibles mais pas garanties – et surtout liées à des formulaires sur ce recueil de liens décharné qu’est Minerva. Tout est conseillé, recommandé, suggéré, mais rien de concret. Même une action aussi simple, évidente, et facile qu’appuyer sur le gros bouton rouge afin d’enregistrer les cours demande une réflexion. Et le clou dans le cercueil, c’est bien l’arrogance et le détachement avec lesquels McGill se vante de ses efficaces mesures sanitaires bien qu’elles n’aient pas changé depuis la dernière session et que le nouveau variant Omicron soit beaucoup plus contagieux. Quant à la fameuse évaluation par McGill de la ventilation de ses locaux, malgré quelques points à accorder pour l’effort et la volonté, force est de constater que la liste disponible est particulièrement incomplète. Certaines mesures suggérées sont d’ailleurs assez risibles : ouvrir les fenêtres et les portes en pleine saison hivernale a tout d’une recette miracle pour attraper un bon rhume. Au moins ce ne sera pas Omicron, diront-ils ! En ce qui a trait à la distanciation sociale, je demeure sceptique. Ne soyons pas idiots, il sera absolument impossible de l’appliquer auprès d’étudiants à la recherche d’interactions sociales. Finalement, ce qui ressort de la rentrée « préparée » par McGill, c’est un plan boiteux, à peu près inchangé de celui de la dernière session, volontairement vague, obstinément inflexible, et surtout, insensible aux situations personnelles des étudiants mcgillois.

« Il est là, le vrai problème de cette rentrée en présentiel prévue le 24 janvier. L’administration mcgilloise est insensible aux réalités multiples et variées de ses étudiants, trônant sur son petit nuage, hors d’atteinte »

Pourquoi ? Parce que ce qui sous-tend le débat autour de la question de la rentrée à McGill, c’est la question de la flexibilité des moyens d’enseignement et, de façon encore plus vague et vaste, de la place et du rôle des étudiants dans notre défaillant système d’éducation. Les solutions logiques auraient été de donner le choix à tous les étudiants quant à leur venue sur le campus, pour une durée limitée à tout le moins ; rendre l’enregistrement de tous les cours où c’est possible obligatoire ; placer l’étudiant au centre du débat plutôt qu’à la marge de celui-ci ; bref considérer le bien-être étudiant comme la priorité, une mission que McGill ne s’est apparemment pas donnée, tant et si bien qu’elle ne l’avait peut-être jamais envisagée. Là encore, pourquoi ? Tout simplement parce que la perspective de McGill, dans toute cette histoire, est probablement influencée par quatre facteurs : l’argent, la réputation, la politique, et la tradition.

Premièrement, il apparaît clair que, comme un business, l’objectif de McGill est d’être rentable et de générer des revenus. Une session à distance, ou même une présence réduite des étudiants sur le campus, signifie une baisse considérable de leurs retours monétaires, comme les achats alimentaires et scolaires sur le campus ainsi que les loyers très élevés des résidences étudiantes. Par ailleurs, il devient de plus en plus difficile de justifier certains frais : on peut notamment penser aux frais liés au sport alors que les salles d’entraînement sont actuellement fermées. De plus, l’importance des étudiants internationaux, lesquels représentent une source non négligeable de revenus, conduit l’Université à constamment chercher une solution impliquant une réouverture, de peur de les voir partir, déçus de payer autant pour une expérience universitaire loin de leurs attentes. 

Deuxièmement, la réputation de McGill est en jeu. Il s’agit d’un secret de polichinelle que les moyennes générales, durant la pandémie et surtout grâce aux examens en ligne, ont souvent bondi. Fini la solution facile pour les professeurs de créer des examens s’appuyant seulement sur du par-cœur où il est aisé d’enlever la moitié des points à un élève simplement parce qu’il a oublié une date, mal écrit le nom d’un auteur important, ou bien omis d’inscrire la bonne formule mathématique. Contrairement à la croyance populaire, McGill n’a absolument aucun intérêt à voir une large portion de ses étudiants réussir à obtenir de bonnes notes. En effet, c’est une menace à son prestige, construit sur l’idée selon laquelle seuls les meilleurs peuvent y réussir à travers un climat compétitif féroce. 

« D’un point de vue technologique, McGill est à la traîne, et ses infrastructures sont défaillantes ou bien coincées dans un interminable cycle vicieux de rénovations »

Troisièmement, l’Université est la victime (silencieuse) de la politique et de la pression du gouvernement actuel, mais est aussi et surtout une collaboratrice. Ainsi, plutôt que de s’opposer aux décisions gouvernementales, l’administration mcgilloise les suit à la lettre dans l’espoir d’améliorer ses relations avec l’État québécois. 

Quatrièmement, McGill paie ici son ferme respect des traditions. La pandémie dure depuis deux ans, mais l’administration ne s’est toujours pas résolue à inclure des moyens d’enregistrer les cours dans tous ses locaux. D’un point de vue technologique, McGill est à la traîne, et ses infrastructures sont défaillantes ou bien coincées dans un interminable cycle vicieux de rénovations. Il devient alors extrêmement difficile de proposer des initiatives créatives, flexibles et adaptées aux problèmes actuels. On en vient à se demander où, en fin de compte, fini tout l’argent de cette Université qui fait tout de même partie des meilleures au monde…

Quelques mots pour finir. La rentrée du 24 janvier était inéluctable. Malgré l’opacité des mesures et accommodations en place, faisons preuve de bonne volonté et serrons-nous (figurativement) les coudes. C’est le seul moyen de passer au travers de cette pandémie.


Dans la même édition