Prostitution et études font-ils bon ménage ?

Rencontre avec deux travailleurs du sexe, étudiants universitaires. 

Alexandre Gontier | Le Délit

Adam* est arrivé le premier. C’est un garçon de 20 ans, étudiant mcgillois ; il apparaissait très à l’aise, bien que maladroit, en franchissant la porte de mon appartement.  « Je n’ai jamais fait ça, mais j’ai hâte. Avec une fille, en plus, ça serait une expérience inédite pour moi », me dit-il d’emblée. Il s’est très vite repris : « Enfin, je veux dire une expérience journalistique. » On a ri et l’interphone a sonné une 2e fois. C’était Maya*, la fille en question, 24 ans, également étudiante universitaire, encore plus extravagante qu’Adam et moi combinés. Elle aussi a franchi la porte et s’est exprimée sur sa virginité journalistique. Nous avons ri tous les trois ; l’échange s’est fait naturellement. Adam et Maya sont tous les deux travailleurs du sexe et ont accepté de discuter avec moi dans le cadre d’une entrevue informelle.

Dans un premier temps, on a discuté des services qu’ils offraient ainsi que des plateformes qu’ils utilisaient. Pour la jeune femme, il s’agit exclusivement de prestations virtuelles au moyen d’une caméra. Au début de la pandémie, c’est le format qui lui était imposé ; maintenant, c’est celui qu’elle préfère. Elle n’a plus à se soucier de sa sécurité, une inquiétude qui lui a causé des problèmes depuis ses 19 ans. Adam, quant à lui, utilise plusieurs sites internet, dont un site d’escortes spécialisé pour la clientèle gaie. C’est un géant de l’industrie plutôt sécuritaire qui, lorsqu’on a un profil de fer, est source de revenus amplement suffisants pour vivre – du moins, c’est ce que l’on croit au début. Sur cette plateforme, les escortes vivent leurs deux premières semaines de travail comme dans une utopie. Adam compare les profils frais, soit les nouveaux profils apparaissant sur le site internet, à des vêtements. Une nouvelle collection et les gens se précipitent vers les plus beaux articles ; mais une fois que la suivante est sur les étalages, à moins qu’une pièce soit une édition limitée ou devienne une pièce de collection, elle intéresse d’emblée moins de clients. Adam fait ça depuis plus ou moins un an, mais il sort d’une relation abusive dans laquelle son ex l’avait initié au sexe en échange de quelque chose. 

« C’est un géant de l’industrie plutôt sécuritaire qui, lorsqu’on a un profil de fer, est source de revenus amplement suffisants pour vivre – du moins, c’est ce que l’on croit au début »

Maya raconte que malgré la nécessité de devoir faire de l’argent, qui va de soi, c’est un emploi qu’elle aime faire parce que la transaction l’amène à reconcevoir son corps et le pouvoir qu’il possède – mais seulement quand on a le déclic. Lorsqu’elle demande à Adam s’il a ressenti ce déclic, il dit croire l’avoir eu dès la première fois qu’il a couché pour de l’argent, dans un contexte rassurant qui plus est. En effet, c’était un client que son ex connaissait ; il n’était pas seul avec lui au moment de la rencontre. Toutefois, cette excitation-là, Adam ne la ressent plus aujourd’hui. Bien qu’il pourrait très bien occuper un autre emploi à temps partiel, il choisit tout de même celui-ci, car il a du talent et à cause de son horaire chargé en tant qu’étudiant mcgillois. 

Avant même que j’aborde le sujet qui, cruellement, m’intéresse le plus, Adam pose la question de lui-même. « Maya, serais-tu à l’aise de raconter ta ou tes pires expériences ? » Elle se lance alors dans son récit : « Quand je me prostituais encore en présentiel, je me présentais et m’identifiais comme non binaire. Après une journée de cours chargée à l’Université, j’ai rejoint ma coloc dans notre appartement du ghetto McGill. Elle aussi se prostitue et m’avait parlé d’un client régulier qui, je ne sais pas comment, était intéressé à moi. » Les deux ont décidé d’inviter l’homme, sans se douter qu’il serait accompagné de deux amis.

« Deux semaines plus tard, je découvre que l’un des deux amis est un auxiliaire d’enseignement dans le cours que je prenais » 

Maya, étudiante et 
travailleuse du sexe

« Ils sont rentrés sans cogner parce que ma coloc et moi ne fermons jamais la porte à clé. L’un des trois, celui que ma colocataire connaissait, a vu le drapeau non binaire accroché aux clés qui étaient insérées dans la serrure de la porte. Il a demandé ce que c’était. J’ai expliqué ce qu’était la non-binarité et sa réaction a été pleine de rage. Avec son haleine alcoolisée, il a dit que si j’étais un homme et une femme à la fois, alors j’avais de la masculinité en moi. Il a dit : “Tu sais ce que je leur fais, moi, aux hommes qui veulent coucher avec moi ? Je les baise pas, je leur casse la gueule.” Il est venu agressivement vers moi et m’a poussé contre le canapé. Je ne sais plus ce qui s’est passé après : le choc était intense, tellement intense, que j’ai uriné sur le canapé. Ma coloc m’a ensuite raconté que ses deux amis l’avaient raisonné. Ils sont partis en crachant sur la porte d’entrée. Deux semaines plus tard, je découvre que l’un des deux amis est un auxiliaire d’enseignement dans le cours que je prenais. »

Adam raconte ensuite son histoire. Il y a environ un mois, il s’est retrouvé dans la chambre d’hôtel d’un homme qui, a priori, semblait stable et qui avait déjà payé. Rassuré, Adam s’est déshabillé en continuant de discuter avec son client. Petit à petit, la respiration du client s’est intensifiée jusqu’à un point où Adam n’entendait plus que son souffle ; plus un mot, juste ses yeux qui le regardaient. Son client avait l’air étranger à son propre corps : il venait de s’injecter de la méthamphétamine. Il a insisté que le jeune homme en consomme également, ce qu’Adam a refusé. Cela a tellement énervé le client qu’il a commencé à faire une crise de paranoïa, prétendant qu’Adam le filmait. « J’ai eu peur parce qu’il a commencé à s’agiter de plus en plus. Il s’est mis dans le cadre de porte, de façon à ce que je ne puisse pas sortir. Il n’était pas plus grand que moi, mais je ne suis pas non plus le plus large ni le plus dissuasif. J’ai eu un élan d’instinct de survie : j’ai remis mon pantalon, mon t‑shirt, mes chaussures – sans mes chaussettes, ma veste, ma casquette ni mon écharpe. J’avais mon téléphone, heureusement, et je me suis fermement avancé vers la sortie. Je l’ai poussé violemment contre le mur du couloir et je suis sorti. Après cet événement, je n’ai eu aucun moyen de le retrouver sur le site internet en question afin de le signaler, et de protéger l’ensemble de la communauté montréalaise qui utilise cette plateforme contre cette personne dangereuse », raconte Adam.

« S’ils disaient à leurs amis ce qu’ils faisaient comme travail, ils seraient aussitôt vus comme des “putes” ou encore  caractérisés comme objets sales à bannir du groupe » 

Nous nous sommes laissés en discutant de ce qui, selon Adam et Maya, devrait changer dans les mentalités de leurs amis étudiants pour que les deux puissent leur parler de cet aspect de leur vie. Tous deux ont relevé l’immense tabou lié à la prostitution, d’autant plus marqué dans leur cas, en raison de leurs origines ethniques. S’ils disaient à leurs amis ce qu’ils faisaient comme travail, ils seraient aussitôt vus comme des « putes » ou encore caractérisés comme objets sales à bannir du groupe. Enfin, Adam m’a remercié car, avant que je lui parle à l’occasion de cette entrevue, il ne savait pas que son permis d’étudiant étranger lui interdisait de se prostituer. Cela montre bien l’ignorance et l’évitement de ce sujet dans les sphères académiques, alors qu’il devrait être essentiel et normal de le savoir d’emblée.

*Prénoms fictifs. 


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