Délier la poésie (Partie 3)

Sélection de poèmes pour conclure la troisième édition du concours.

Alexandre Gontier | Le Délit

Vous trouverez, dans les prochaines pages, les cinq textes finalistes de la troisième édition du concours de poésie organisé par Le Délit. Le·a gagnant·e sera annoncé·e lors de notre édition du 24 novembre et se méritera le recueil de poésie Les univers parallèles de Laurie Bédard, gracieusement offert par la librairie Alire.

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alexandre gontier

Anaël Bisson

Les baleines à brosses

Les algues dans ta trachée

te rappellent les arômes de ton enfance

te rappellent ton père

viscosité des souvenirs passés date

qui te collent à la peau comme le sable te colle aux pieds

Petite, il te disait de regarder par la fenêtre du wagon de métro

entre les traces laissées par tes doigts

pour mieux voir les tortues de mer 

qui peuplaient les souterrains imaginaires

de cette ville engloutie par vos eaux 

Tu ne savais pas qu’il noierait ton innocence

sous les rues de Montréal

que l’intérieur de tes poumons serait habillé de mousse verte     et de ménés grisâtres

que le fleuve s’infiltrerait                     dans ton corps à toi

par les crevasses qu’il tailladerait                 dans ses bras à lui

avec les mille et un fragments d’un seul corail 

Tu ne savais pas que les espèces marines de la ligne verte s’éteindraient

pour faire plus de place        aux fous qui errent sur les quais

   plus de place         à tes vomis de lendemain de veille

après avoir léché trop de sel sur tes poignets 

pour mieux te rappeler l’océan et oublier tout le reste

pour faire plus de place        à ses pulsions occasionnelles

d’apprendre à nager le crawl sous les rails

                à tous ses plongeons manqués 

                ses frousses soudaines du tremplin jaune

devant le regard blasé des opérateurs

qui savent qu’il n’aime pas la sensation de l’eau dans ses narines

    qu’il a peur de la décharge électrique

    que les gens comme lui ne sautent jamais

Depuis tes douze ans et trois quarts

tu te vantes d’avoir vu toutes les stations

comme si ça voulait dire autre chose

qu’aidez-moi-je-ne-vais-nulle-part

comme si tu ne connaissais pas comme seule étreinte

que celle du métal des tourniquets sur ton corps-calcaire

comme si la STM n’avait pas arraché le soleil à ta peau

comme si tu ne trouvais pas refuge dans la voix féminine 

qui bégaie code 904 sur la ligne orange

        on attend l’autorisation pour peut-être repartir mais

        ne t’impatiente pas

        de toute façon personne ne t’attends nulle part 

        code 904 sur la ligne orange

dans le creux de ton oreille

Quand tu remontes à la surface

tu prends les escaliers roulants 

tu laisses la voix des passants 

remplacer les bourrasques dans ta tête

Tu respires enfin 

et dans les rues bondées 

on te regarde comme si tu n’étais pas née 

d’un ricochet manqué        galet difforme

d’un french sans écume dans le parking du cinéma Imax

après un documentaire trop bleu sur les créatures abyssales

d’un interlude silencieux entre deux apnées de poudre

on te touche comme si tu n’étais pas née 

sous huit couches des sédiments        de moitiés d’hommes 

sous la pression de leurs jointures    sur les côtes de leurs femmes 

Stromatolithe 

conservée sous les couches de bouchons de lièges

de je-vous-salue-Marie chuchotés dans le placard    et d’éclats de verres old-fashioned 

moulée par les vibrations 

des cris et des tirs d’un fusil de chasse

on te parle comme si tu n’étais pas 

un grain de sable dans une palourde vide

une presque perle         qui ne brille pas 

Tu oublies que c’est avec des morceaux de ton corps

qu’ils ont fait l’île Sainte-Hélène

que c’est toi qui es crucifiée sur le Mont-royal

que les bateaux du Vieux-Port

baignent dans les larmes de ta mère

Le soir, dans ta chambre

tu tournes sans fin

en espérant que la force centrifuge

enlève l’eau dans tes poumons 

et la mette à tes pieds

comme la mer qui les lavait

du sang sur lesquels ils ont marchés

avant même qu’il ne coule

Ton corps est troué

tu le remplis de mauvais poèmes et de lait 

le vent siffle au travers

tu hurles par dessus

chuchote ce qu’il manque     au pli

de ton coude

le verre est toujours vide     tu le cales et tu coules

les îles qui s’y glissent

Dérivent entre tes seins

les absences qui élargissent tes hanches

Dorment en cuillère avec toi la nuit

tu ne sais plus habiter la ville

tu l’embrasses les yeux fermés

lui invente des passants recousus

pour qui tu n’as pas de visage

ça résonne au-dedans de toi

comme tous leurs silences d’ailleurs

et le sel 

remonte dans ta gorge.


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