Montréal, vue par ses cartes

Et si l’on pouvait prédire notre allégeance politique à partir de l’endroit où l’on habite ? C’est ce que suggèrent les différentes cartes de résultats électoraux de l’île de Montréal. Plusieurs tendances se dessinent lorsqu’on étudie les résultats par bureau de vote plutôt que par circonscription, et ces tendances s’observent autant aux élections fédérales que provinciales et municipales. On peut par exemple voir ressortir ce que Frédéric Castel, chargé de cours au Département de géographie de l’UQAM, a baptisé le « triangle de la ville centre ». Ce triangle, délimité par Ahuntsic au Nord, Tétreaultville à l’Est et St-Henri à l’Ouest, est marqué par un vote généralement plus indépendantiste et plus progressiste que le reste de l’île. Ce triangle s’est démarqué dès les élections fédérales de 2008 avec ses votes pour le Bloc Québécois et le Nouveau Parti Démocratique, au milieu d’une ville très majoritairement libérale, comme c’était le cas lors des élections provinciales de la même année, où il était dominé par le Parti Québécois.

Gracieuseté de Cedric Sam Élections fédérales de 2008
Rouge : Libéral
Vert : Bloc
Orange : NPD
Bleu : Parti conservateur

Aux élections provinciales de 2018, la forme était aussi reconnaissable et portait, cette fois-ci, les couleurs de Québec Solidaire.

Bien que la question nationaliste n’y soit pas présente, cette tendance est également valide pour les élections municipales : lors les élections de 2013, le triangle correspond presque exactement aux zones ayant voté pour Projet Montréal, un parti progressiste mené, à l’époque, par Richard Bergeron.

Gracieuseté de Nicolas Kruchten Élections municipales de 2013
Rouge : Équipe Coderre
Vert : Projet Montréal
Orange : Coalition Montréal
Bleu : Groupe Mélanie Joly

Qu’est-ce qui explique cette division aussi nette entre cette région de la ville et les régions environnantes ?  À première vue, plusieurs caractéristiques démographiques sont particulières à ces quartiers : les gens y habitant sont généralement francophones, pour la plupart locataires d’un appartement, plus jeunes que la moyenne, et sans enfants. Un regard historique est cependant nécessaire afin de réellement comprendre les divergences de vote. Le triangle de la ville centre correspond fortement aux limites de la Ville de Montréal telle qu’elle existait en 1960, ce qu’on pourrait appeler le « Montréal historique ». Les rues y sont plus étroites, les infrastructures y sont plus vieilles et requièrent davantage d’investissement pour les entretenir, le réseau de transport en commun y est très développé et les résidents en dépendent pour se déplacer. D’ailleurs, les limites de la Ville de Montréal de 1960 correspondent de façon assez fidèle au tracé des lignes du métro.

De l’autre côté, les régions plus excentrées sont des anciennes municipalités ayant été annexées à la ville de Montréal plus récemment, notamment durant la vague de fusions en 2001. Plusieurs d’entre elles, comme Anjou, s’apparentent davantage à des banlieues : il y a plus de lieux verts, on s’y déplace en voiture et on y habite dans des maisons unifamiliales dont les habitants sont souvent propriétaires. De plus, en raison de leur ancien statut de ville, plusieurs de ces régions réclament davantage d’indépendance dans leur administration. On peut donc bien imaginer que les besoins des habitants de ces régions soient totalement différents de ceux habitant la vieille ville.

La lutte pour la mairie de 2021

Lorsque l’on regarde la carte des élections municipales de 2017, le triangle de la ville centre n’y est plus très évident. C’est justement là la clé du succès de Valérie Plante : elle a réussi à étendre l’influence de son parti au-delà de ses territoires de prédilection, notamment dans les districts francophones hors centre-ville comme l’Île Bizard ou Verdun.

Le parti de Denis Coderre a néanmoins résisté dans ses propres bastions, soit les régions avec des populations anglophones – comme St-Laurent ou St-Michel – ou immigrantes, comme Montréal-Nord. Ces deux populations votent aussi fortement libéral, au provincial comme au fédéral. Coderre a par le passé été ministre libéral fédéral élu à Montréal-Nord, lui conférant un avantage fort dans ce district.

Gracieuseté de Nicolas Kruchten Élections municipales de 2017
Rouge : Équipe Coderre
Vert : Projet Montréal

Le défi d’Ensemble Montréal sera donc de séduire l’électorat francophone habitant au centre de l’île ; celui de Projet Montréal sera de gagner des appuis dans des quartiers plus diversifiés. Il semble y avoir eu un gros effort en ce sens de la part de Projet Montréal, notamment en ce qui concerne ses candidats. En effet, alors que Projet Montréal ne comptait en 2017 que 20% de candidats de la « nouvelle immigration » venant d’Amérique du Sud, du Moyen-Orient ou d’Afrique, il en compte aujourd’hui 39%, soit presque le double.

Les districts à surveiller

L’arrivée de Mouvement Montréal, le nouveau parti de Balarama Holness, est cependant venue briser le bipartisme de 2017 et pourrait brouiller les cartes. Ce parti comptait plus de 80% de candidats provenant de minorités visibles (bien que ce chiffre ait baissé après la fusion avec Ralliement pour Montréal), soit beaucoup plus que les autres partis et que la moyenne montréalaise, qui environne les 30%. 

Si Mouvement Montréal réussit à gagner le soutien des populations racisées, cela nuira particulièrement aux tentatives d’expansion de la mairesse sortante. Cela pourrait aussi affecter le parti de Denis Coderre – néanmoins, celui-ci tire davantage d’appuis de ce qu’on appelle l’« ancienne immigration », soit l’immigration européenne (grecque, italienne, juive) d’avant 1975. On pourra observer l’impact de l’arrivée de Mouvement Montréal sur l’échiquier politique, particulièrement dans le district de Montréal-Nord : Holness y était précédemment candidat sous la bannière de Projet Montréal, ce qui lui accorde une certaine notoriété locale.

La principale épine dans le pied du parti de Plante, davantage que ce que représente Mouvement Montréal, pourrait cependant être les partis d’arrondissement. Depuis 2017, deux mairesses d’arrondissement élues sous la bannière de Projet Montréal ont été expulsées du parti à cause de controverses liées à la gestion de leur équipe. Ces deux mairesses, Sue Montgomery dans Côte-des-Neiges et Giuliana Fumagalli dans Villeray, ont décidé de se représenter sous la bannière de partis indépendants n’existant que dans leur arrondissement respectif. Une lutte chaude s’annonce pour ces quartiers : leur composition multiethnique ainsi que la popularité dont bénéficient toujours les deux mairesses promet de compliquer leur reconquête par Projet Montréal.

Article réalisé avec les informations fournies par Frédéric Castel, chargé de cours au département de géographie de l’UQAM.

Erratum : Dans une version précédente de l’article, la légende de la carte des élections municipales 2013 annonçait que l’orange représentait les zones remportées par le NPD. Il s’agissait plutôt des zones remportées par Coalition Montréal. Le Délit regrette cette erreur.


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