Les racines d’un arbre à souhaits

Le Délit s’entretient avec Karen Tam.

Art Toronto

Détentrice d’un doctorat en études culturelles et d’une maîtrise en sculpture, Karen Tam explore les cultures sino-canadiennes et sino-québécoises à travers les arts visuels. Son œuvre extérieure L’Arbre à souhaits était exposée jusqu’à la fin septembre au Quartier chinois de Montréal. Le Délit a rencontré l’artiste pour discuter de cette œuvre et des arts sino-canadiens dans les archives. 

Le Délit (LD) : Parlez-nous un peu de votre pratique artistique. Par quoi est-elle guidée ? 

Karen Tam (KT) : Je travaille beaucoup avec les sculptures et les installations pour réimaginer les espaces de rencontres entre la culture chinoise et l’Occident. Par exemple, certaines de mes installations recréent l’intérieur des restaurants chinois en Amérique du Nord, des ateliers d’artistes sino-canadien·ne·s et des boutiques de souvenirs dans les quartiers chinois nord-américains des années 1930–1940. Je désire explorer de quelles façons la culture et la communauté chinoises ont été interprétées ou mal interprétées à travers l’histoire et comment le regard externe, le « outsider’s gaze », les perçoit. 

LD : Votre œuvre L’Arbre à souhaits visait à rendre hommage à la communauté asiatique de Montréal. À qui s’adressait cet Arbre à souhaits ? L’imaginiez-vous davantage comme une œuvre rassembleuse pour la communauté du Quartier chinois ou plutôt comme une œuvre de sensibilisation destinée aux visiteurs et visiteuses du Quartier chinois ?

Kim Soon Tam

KT : Les deux. Au début de mon processus de création, j’ai beaucoup réfléchi aux impacts qu’ont eus la COVID-19 et le racisme sur les communautés asiatiques à Montréal, à Québec, partout. Je désirais alors réaliser quelque chose de concret pour montrer tout l’amour que je porte pour ma communauté, tout en apportant mon soutien au Quartier chinois de Montréal. C’est alors qu’une opportunité offerte par le Quartier des spectacles s’est présentée, et qu’en compagnie de Jean de Lessard et de nombreux et nombreuses autres collaborateur·rice·s, nous avons pensé à créer un espace public.

« Mon travail artistique questionne les lacunes des archives et cible leurs non-dits »

Lors de ma visite au Quartier chinois après le début de la pandémie, j’ai remarqué deux ou trois arbres que je n’avais jamais remarqués auparavant et j’ai ensuite pensé aux arbres à souhaits en Asie, et particulièrement à celui de Hong Kong. L’idée m’est alors venue de créer un arbre à souhaits pour la communauté chinoise à partir de ces quelques arbres très peu remarqués. En partant de ces derniers, Jean de Lessard et moi avons donc pensé à structurer l’espace où étaient ces arbres – qui allait devenir la Place des souhaits – sous la forme de plusieurs cercles concentriques. Cette structure fait référence à la structure des bâtiments du Quartier chinois. Historiquement, le rez-de-chaussée des immeubles était composé de restaurants et de commerces, les gens logeaient au premier étage et les étages au-dessus étaient réservés aux associations familiales et aux activités sociales. Nous nous sommes donc inspiré·e·s de cette structure pour la Place des souhaits : le cercle externe de l’endroit était délimité par des drapeaux colorés inspirés des couleurs de l’opéra cantonais et de l’opéra pékinois, le deuxième cercle représentait les commerces et a été l’hôte du Marché de nuit de Montréal, tandis que le troisième cercle était rempli de tables et de chaises pour permettre aux gens de se réunir. Finalement, au cœur de cet espace se retrouvait L’Arbre à souhaits, sur lequel nous avons accroché 1 035 cartons composés de sept vœux (résilience, force, prospérité, bonheur, fortune, santé et longévité, ndlr) calligraphiés par des assistant·e·s, ma famille et moi. 

« C’est très excitant, c’est peut-être un Lee Nam original ! »

LD : Sur votre site web, vous mentionnez ceci : « un engagement profond dans la recherche d’archives et de collections m’a amenée à m’interroger sur les histoires qui sont collectées et racontées ainsi qu’à interroger les récits qui ont été construits autour de la diaspora chinoise. » À quel(s) récit(s) référez-vous et comment les interrogez-vous ?

KT : Selon moi, il est très important de travailler avec les archives et les collections publiques pour, premièrement, voir si les communautés asiatiques y sont représentées. Et si nous le sommes, de réfléchir à qui détient le pouvoir de raconter les histoires incluses dans ces documents. Mon travail artistique questionne les lacunes des archives et cible leurs non-dits. Par exemple, un de mes projets actuels est une exposition ambulatoire sur un artiste canadien du nom de Lee Nam. Nous connaissons très peu d’information sur cet artiste, si ce n’est qu’il était un ami de l’artiste canadienne Emily Carr, car elle mentionne quelques fois Lee Nam dans ses journaux. J’ai débuté ce projet en 2014 et j’ai décidé d’imaginer et de reconstruire l’atelier de cet artiste tel qu’il aurait été dans les années 1930 dans le Quartier chinois de Victoria, en Colombie-Britannique. J’ai présenté cette installation dans plusieurs villes au Canada en partenariat avec des artistes locaux et locales et, à chaque fois, j’en apprenais davantage sur Lee Nam. 

« Un jour, j’aimerais vraiment créer des archives sino-québécoises »

Cet été, une dame de, je crois, Vancouver, m’a envoyé un courriel pour me dire qu’elle avait une peinture, achetée 25 ans plus tôt, sur laquelle elle venait de remarquer le nom Lee Nam. Elle a trouvé mon projet et m’a envoyé une photo de la peinture. Je l’ai mise en contact avec le conservateur de musée avec qui je travaille et la peinture est présentement en train de se faire authentifier, donc c’est très excitant, c’est peut-être un Lee Nam original ! Tu vois, c’est une toute petite part de l’histoire sino-canadienne, mais c’est tout de même un trou dans les archives que nous avons pu concrètement aborder.

LD : Qu’est-ce qui pourrait être fait par les gens intéressés par le sujet et par les artistes pour combler les « trous » que vous relevez dans les archives de l’histoire de l’art ?

KT : Je crois que la première étape est de parler aux aîné·e·s, aux membres de vos famille, ça peut même être quelque chose d’aussi simple que de regarder des vieux albums de photos familiales. Un de mes projets a notamment été inspiré par un album photos de mon arrière-grand-père sur lequel je suis tombée. En le feuilletant, je me suis alors demandé si les gens sur les photographies étaient aussi prospères qu’ils et elles le laissaient entendre devant l’objectif. Je me suis aussi demandé qui étaient les photographes sino-canadien·ne·s de l’époque et de quoi avait l’air leur studio de photographie. J’ai donc commencé à investiguer et j’ai trouvé quelques noms de photographes sino-montréalais·es de l’époque.  Sinon, visitez des archives ! Une fois, j’étais à Francfort, en Allemagne, et je suis tombée sur des photos en noir et blanc dans les archives d’un musée, d’un entrepôt avec des pagodes et des sculptures chinoises. Sur la photo, il y avait une inscription en français : « Pour l’exposition à Montréal ». J’ai ensuite découvert que ces artefacts appartenaient au Musée d’art chinois des Jésuites, fondé en 1931 à Québec. Pendant une cinquantaine d’années, ce musée a présenté des expositions d’arts et d’artefacts chinois dans le but de soutenir les missions en Chine des Jésuites. Les artefacts et œuvres présentées n’étaient pas vraiment choisis pour leur valeur esthétique. 

Il faut aussi travailler tous et toutes ensemble. Un jour, j’aimerais vraiment créer des archives sino-québécoises, mais avec un meilleur nom. Peut-être que je commencerais par créer des archives sino-montréalaises.

Pour suivre les prochaines expositions de Karen Tam et en apprendre davantage sur sa pratique artistique, vous pouvez visiter son site web : https://​www​.karenta​.ca/​f​r​a​n​c​a​i​s​.​h​tml 

Kim Soon Tam

Dans la même édition