« L’harmonie plutôt que l’unicité »

Le Délit s’entretient avec l’artiste multidisciplinaire Mélanie Demers.

Julie Artacho

En 2007, Mélanie Demers fonde la compagnie de danse montréalaise MAYDAY afin d’« explorer le lien puissant entre le poétique et le politique ». Elle a présenté ses œuvres dans une trentaine de villes à travers quatre continents, en plus d’enseigner la danse au Kenya, au Niger, au Brésil et en Haïti. Le Délit s’est entretenu avec elle afin de discuter de la portée sociale de la danse contemporaine et de son spectacle La Goddam Voie Lactée, qui sera présenté du 6 au 9 octobre 2021 à l’Agora de la danse. 

Le Délit (LD) : L’été dernier, dans le dossier « Représentations de la violence » de la revue JEU, tu relèves notamment la violence que représentent « les histoires qui ne sont pas racontées. Les destins niés. Les corps non représentés ». Selon toi, que peut faire le milieu de la danse pour concrètement élargir la diversité représentée par ses interprètes et les sujets qu’il explore ?

Mélanie Demers (MD) : Je pense que le milieu de la danse contemporaine est déjà en grand questionnement : comment décoloniser son enseignement, sa représentation, la représentativité, la façon de mettre en scène les corps ? C’est une longue conversation qui existe depuis longtemps. Après, je pense que chacun·e d’entre nous, en tant que créateur·rice, sommes confronté·e·s au corps « idéal » qu’on nous a présenté comme étant un corps long, raffiné, allongé, blanc et proche des performances virtuoses du ballet. Puis, il y a les corps qui sont plus divers, qui sont changeants, vieillissants, handicapés, différents. Cette esthétique-là, pour moi, fait partie de mon travail, donc j’ai tendance à dire que chaque distribution que nous créons se veut une représentation idéale qu’on a du monde. J’essaie de mettre en scène non seulement des corps, mais aussi des cultures, des langues, des avenues, des possibilités, des âges différents. Pour moi, la mixité et l’hétérogénéité font partie de mon « idéal », étant moi-même une petite sang-mêlée, une petite métisse, c’est sûr que je vais toujours aller vers ces chocs culturels-là.

« La voix, plutôt que le toucher, devient le lien et le liant »

LD : Ce « monde idéal » que tu relèves dans la danse est-il en train de changer ? Si oui, de quelles façons change-t-il ?

MD : Je pense que oui. Le Québec blanc et francophone, par exemple, s’est pensé pendant très longtemps en tant que minorité, estimant qu’il était difficile d’intégrer d’autres minorités, mais là, maintenant, on est en train de réfléchir à la place de chacun et chacune, à l’ouverture, à l’inclusion. Je crois donc que ce monde idéal est en changement, mais c’est un mouvement ; ce n’est pas quelque chose qu’on va atteindre demain matin. Cet inconfort-là, comment dire, d’essayer de se reconnaître dans ce qui n’est pas soi, c’est une quête… de vie !

LD : Peux-tu nous parler de ton spectacle La Goddam Voie Lactée, qui sera présenté du 6 au 9 octobre prochains à l’Agora de la danse ?

MD : La Goddam Voie Lactée est née en réaction à la fois à la pandémie, à la résurgence des tensions raciales et à la deuxième vague #MeToo à Montréal. J’ai eu envie de créer un petit « safe haven », comme on dit, où, entre femmes, on allait justement réfléchir à nos destinées. J’ai aussi voulu créer une distribution où la féminité allait être plurielle, se contredire, s’enrichir pour créer des destins pluriels et ça, dans un désir de prendre la voix, la parole, le temps, puis de se montrer capable d’incarner une multiplicité de voix. Au départ, j’ai voulu travailler sur l’idée d’inachèvement, c’est-à-dire sur ce qu’on commence et ce qu’on abandonne, sur comment une idée naît du chaos puis devient ensuite autre chose. Puisqu’on était incapables de se toucher [en raison des règles sanitaires en vigueur], on a travaillé dans la distance. Pour permettre l’harmonie plutôt que l’unicité, on a beaucoup travaillé avec les voix ; la voix, plutôt que le toucher, devient le lien et le liant où les cinq performeuses se rencontrent. 

Le spectacle s’appelle La Goddam Voie Lactée, un peu en réponse à la chanson « Mississippi Goddam » de Nina Simone, où elle chantait que le Mississippi était maudit. Et moi je me suis dit : « je pense qu’on est rendues à une époque où c’est toute la galaxie qui est maudite. » On vit tous et toutes dans le même monde, et on est tous et toutes en train de le détruire. Le titre est en lien avec la mythologie : dans la mythologie grecque, La Goddam Voie Lactée est cette espèce de flaque de lait qui nourrit le monde. On a joué avec ces idées et avec une espèce d’esthétique rétrofuturiste de fausse science-fiction – évidemment, on est quand même sur une scène, il n’y a pas de soucoupes volantes – pour explorer l’idée de notre insignifiance dans l’Univers.

« On oeuvre entre la musique et le silence, entre les corps offerts et les corps cachés »

LD : Quels avantages, par rapport aux autres médiums artistiques, apporte la danse dans l’exploration des réflexions concernant l’actualité sociale ?

MD : La danse a cette capacité d’évoquer. Au lieu de dire, elle évoque. C’est comme si la danse devenait une espèce de chambre d’écho, un porte-voix pour ce que le·a spectateur·rice ressent à l’intérieur. Les images ne sont pas prémâchées pour nous. Quand il y a de la danse, on travaille entre l’abstraction et le concret ; je travaille pour ma part entre le geste et la parole. On œuvre entre la musique et le silence, entre les corps offerts et les corps cachés ; le spectre des possibilités est tellement grand. Je crois que l’avantage de la danse consiste à pouvoir faire écho à ce qui existe chez le·a spectateur·rice plutôt que de dicter une pensée ou une morale. Cela m’intéresse moins que de faire jaillir ce qui existe de profond et marécageux chez la personne qui regarde.

LD : Penses-tu qu’en explorant ce « marécageux » et les possibilités plurielles, la danse ou La Goddam Voie Lactée pourraient être des outils de guérison ?

MD : Je ne le pense jamais pour le·a spectateur·rice parce que je n’oserais pas m’affubler de cette tâche de guérison, mais la danse peut être un outil de guérison pour les gens qui la mettent en œuvre. En tout cas, ça l’a été pour moi, ce processus-là étant nécessairement très solaire, même si les thèmes abordés sont très noirs [dans La Goddam Voie Lactée]. La façon dont on l’a fait a été très légère avec beaucoup d’amour, beaucoup de rires, de dérision, de partage… Est-ce que ça peut être un outil de guérison ? Probablement, pour les gens qui le font. Pour les gens qui le regardent, je n’oserais pas m’avancer, ce serait peut-être un petit peu présomptueux de ma part, mais tant mieux si ça crée un impact, un inconfort, une réflexion, un désir, une action. 

LD : Peux-tu nous parler de ta collaboration avec la compositrice, musicienne et chanteuse Frannie Holder ?

MD : Ma rencontre avec Frannie a été vraiment déterminante dans mon parcours. Elle m’a appelée un jour, et depuis on s’est adoptées mutuellement dans nos vies amicale et artistique. Pour La Goddam Voie Lactée, on a commencé par des cours de chant avec elle, puis elle a fait la musique. Ça tombait ensuite sous le sens qu’elle devait être sur scène, donc on l’a vraiment, disons, adoptée, puis intégrée à l’œuvre dont elle est devenue partie prenante. On ne pourrait pas faire La Goddam Voie Lactée sans elle. 

« Tant mieux si ça crée un impact, un inconfort, une réflexion, un désir, une action »

Puis, pour Confession publique (présenté du 29 novembre au 4 décembre à La Chapelle, ndlr), elle a un rôle beaucoup plus discret, en périphérie. Elle n’est pas sur scène, mais elle en crée l’univers sonore. Ce spectacle s’articule vraiment autour d’Angélique Willkie et de son matériel biographique, mais c’est certain que Frannie est devenue une collaboratrice très importante, non seulement parce qu’elle  joue le rôle déterminant dans la conception musicale, mais aussi parce qu’elle a un regard éditorial dramaturgique sur ce qui est proposé. C’est donc très intéressant de discuter avec elle, comme avec toutes les collaboratrices avec lesquelles je travaille, d’ailleurs. J’essaie vraiment de créer des petites familles artistiques. Je dois dire que je suis vraiment bien entourée ces temps-ci.


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