Les carnets de l’underground

Entretien avec Gabriel Cholette et Jacob Pyne, respectivement auteur et illustrateur des Carnets de l’underground.

Jacob Pyne | Le Délit

Gabriel Cholette sillonne les scènes new-yorkaises, berlinoise et montréalaise de l’underground à la recherche de matériaux littéraire, qu’il travaille selon les codes d’Instagram. Il écrit aussi une thèse de doctorat sur l’imaginaire commercial dans la littérature française du Moyen Âge à l’Université de Montréal. Quant à l’artiste montréalais Jacob Pyne (@cumpug), il explore les thèmes de l’identité sexuelle, des relations et du sexe anonyme d’un point de vue queer. Ses scènes, intimes et chargées d’érotisme, sont inspirées de ses expériences et désirs personnels. Les deux ont collaboré sur la page @carnetunderground, dont le livre Les carnets de l’underground est partiellement issu. Le Délit rencontre ces deux créateurs afin de parler de l’ouvrage paru chez Triptyque Queer.


Gabriel Cholette, Auteur

Vincent Morreale | Le Délit Gabriel Cholette

Le Délit (LD): Alors que la théorie contemporaine littéraire souhaite détacher l’œuvre de son auteur·rice, vous semblez injecter vos expériences personnelles dans les péripéties des personnages. Quel rapport entretenez-vous à la fiction ?

Gabriel Cholette (GC): Il faut dire que tout est pas mal vrai dans les Carnets. Je me suis inspiré de formes plus intimes comme le journal intime pour arriver à ma forme (,) et j’ai été complètement émerveillé par des livres récents de non-fiction, comme The Argonauts et Bluets de Maggie Nelson. En même temps, j’écris à propos de soirées où on ne peut plus trop se fier à sa mémoire. Et je saute les moments plates. Je ne raconte pas au lecteur ou à la lectrice les longs moments d’attente pour rentrer dans les clubs – à moins que ce soit pertinent –, la file aux toilettes, l’attente au bar. Mon amie Sophy m’a fait remarquer aussi que dans l’un des Carnets, je mélange des événements de deux soirées distinctes sans m’en rendre compte. C’est un oubli, mais aussi une mise en forme de mon vécu.

LD : La solitude est omniprésente dans vos textes. Bien que vos personnages soient toujours accompagnés d’ami·e·s ou de leurs relations intimes, vous orientez le·la lecteur·rice vers le fait qu’ils·elles se sentent détaché·e·s.

GC : Il y a un article qui circulait il y a quelques années et qui m’avait vraiment touché : The Epidemic of Gay Loneliness. Je le conseille vivement. Ça raconte un peu comment la montée de Grindr et des applications de rencontres se sont liées à un sentiment de solitude généralisé dans la communauté. Le genre de paradoxe du milieu de rave, c’est que c’est un lieu de socialisation intense, en même temps d’être un espace d’intériorisation assez important. Je pense que, dans les Carnets, mon personnage réfléchit beaucoup à son désir d’être à deux personnes, il en prend conscience quand il est seul, et il lutte un peu contre ce besoin. Il aimerait parvenir à être bien seul, mais il se ramasse toujours dans des aventures sans queue ni tête, à chasser quelqu’un.

LD : Les carnets de Berlin regroupent une grande partie des souvenirs les plus vifs du recueil. Pourquoi est-ce le cas, et qu’est-ce qu’un·e lecteur·rice non averti·e pourrait méconnaître sans avoir d’abord vécu l’expérience de la ville ?

GC : Si les carnets de Berlin sont les plus vifs, c’est que les clubs berlinois ont trouvé des façons de se rendre mémorables, avec des décors époustouflants et avec des thèmes de soirées plus grands que nature, mais aussi parce que les clubs « trient » beaucoup à l’entrée. Ils choisissent ceux et celles qui vont rentrer. Ce sont des boys’ clubs inversés, dans le sens que les homosexuel·le·s entrent facilement et les hétérosexuel·le·s, difficilement. Ça peut-être assez frustrant, souvent, quand toi ou un·e ami·e se fait refuser. Mais quand tu rentres, le feeling aiguise tous tes sens. C’est comme s’il y avait une histoire mémorable qui se constituait devant tes yeux en live. Tout devient donc très « narratif », si je peux dire. Mais ça vient avec une inclusivité assez critiquable. 

LD : La place de la femme est omniprésente. Vous ouvrez avec la mention « n’envoyez pas ça à ma mère », vous faites référence à vos amies comme étant des vierges aux pieds du Christ, et les placez souvent comme étant celles en qui vous avez confiance. Êtes-vous en mesure de nous en dire plus sur ce rapport avec le sexe féminin ?

GC : J’ai remarqué aussi. Ce qui est fou, c’est que, pendant mes longs mois à Berlin, je ne suis pas systématiquement sorti avec des filles. C’est un milieu assez masculin et parfois, j’y étais juste « entre hommes ». Souvent, je sortais seul aussi. Mais ce ne sont pas les histoires que j’ai décidé, instinctivement, de raconter. Je pense que la présence féminine avait une fonction révélatrice pour moi. En voulant introduire mes ami·e·s au Berghain, par exemple, je me rendais compte des codes de cet univers souvent macho et misogyne, et ça me faisait prendre un pas de recul. Tous les Carnets servent à dévoiler les codes de ce monde, donc je pense que les présences féminines ne sont pas anodines. Et je leur en dois beaucoup : comme je le raconte à plus d’une reprise, elles m’ont cherché pendant des heures alors que je frenchais des gars, elles se sont inquiétées pour moi, on a vraiment été une team. Pour ma mère, j’en parlerais une autre fois [rires, ndlr]. Mais disons simplement qu’au moment de décider d’écrire les Carnets, je me suis demandé : qu’est-ce que je raconte à mes ami·e·s que je ne raconte pas à ma mère ?


Jacob Pyne, illustrateur

Vincent Morreale | Le Délit Jacob Pyne

LD : De quelles façons vos illustrations accompagnent-elles les textes ? Avez-vous accès au texte avant d’illustrer, ou avez-vous seulement un thème global à partir duquel vous agencez ce que vous avez créé ?

Jacob Pyne (JP): Gabriel et moi habitions ensemble pendant l’écriture du livre et j’ai aussi vécu plusieurs des récits du livre, ce qui a influencé mon art pendant cette période. Nous discutions aussi souvent des histoires, ce qui a fait qu’il était plutôt facile pour moi de créer et de joindre des illustrations aux textes.

LD : Plusieurs parties du texte ont une connotation graphique. C’est une chose de le lire, mais le montrer est une tâche qui doit être complexe. Comment avez-vous géré cette situation délicate ? Avez-vous dû retirer certaines images ?

JP : En tant qu’artiste queer, mon travail a toujours mis au défi et subverti les normes culturelles, et je suis habitué de travailler avec du contenu graphique. Gabriel et moi avons décidé d’opter pour une voie plus érotique pour ce projet, qui montrerait que les personnes queer peuvent avoir une sexualité libre, une liberté de montrer leur corps et une liberté d’aimer ouvertement.

LD : Vous utilisez une palette de couleurs qui tend vers le pastel ; à d’autres moments, vous restez en noir et blanc. Est-ce que le texte oriente la colorisation ou l’absence de celle-ci pour vos illustrations ? Sinon, qu’est-ce qui oriente votre choix ?

JP : Le choix inattendu des couleurs est une façon d’exprimer la liberté sexuelle dans un style ludique, tandis que le noir et le blanc représentent une immédiateté et une frontalité qui est le miroir de la culture gaie du hook up (« culture du sexe récréatif »). Ces deux thèmes sont exprimés dans le texte et sont définitivement des qualités qui faisaient et qui font partie de ma pratique. 


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