« Malgré les différences, le langage est commun »

Le Délit s’est entretenu avec Ying Chen.

Ange Guo | Le Délit

Ying Chen est une écrivaine et traductrice établie en Colombie-Britannique. Elle a obtenu sa licence en lettres françaises à l’Université Fudan à Shanghai et sa maîtrise à l’Université McGill. À ce jour, elle compte plus d’une dizaine de titres à son actif, dont L’ingratitude, mis en lice pour le prix Fémina et le Prix du Gouverneur général en 1996. Le Délit s’est entretenu avec elle afin de parler de l’universalité du langage, de l’impermanence de l’art et de son amour pour la poésie chinoise. 

Le Délit (LD) : Vous vouliez être écrivaine dès un jeune âge. Qu’est-ce qui vous a poussée vers l’écriture ?

Ying Chen (YC) : C’est vrai que j’ai toujours rêvé de devenir écrivain, même quand j’étais toute petite. Je suis née dans un pays où les écrits sont beaucoup plus valorisés que les paroles. On se méfie des paroles. C’était l’un des grands chocs culturels quand je suis arrivée ici. Pour la première fois de ma vie, je devais faire des exposés oraux, je tremblais littéralement, j’avais l’impression de mourir, d’être anéantie. C’est une sorte d’anéantissement parce que je me sens nulle en parlant, et je n’avais pas appris à réfléchir en parlant. 

Quand on écrit, les mots s’enchaînent, les phrases coulent, mais quand on parle, c’est différent. Il y a une sorte de silence de plus en plus précieux aujourd’hui qui se perd dans le monde. Dans mon temps, malgré la tradition, vers la fin des années 1970, les lettres, les arts n’étaient pas valorisés. C’était vraiment la science à tout prix, on en voit l’importance dans la situation d’un pays. Je me débrouillais pas mal en matières scientifiques aussi, on était même venu me faire conversation pour que je sois consciente du danger que je courais en choisissant les lettres. Alors dès le départ, c’était un saut dans l’incertitude parce que j’aurais très bien pu tomber nulle part. Voilà, c’est de l’incertitude. Je crois que toute ma vie j’ai eu besoin de devoir accepter cet état d’incertitude. Dans l’écriture, concrètement, c’est aussi l’incertitude. Je n’écris jamais avec un plan détaillé, je me laisse entraîner dans le hasard des mots et des phrases. 

« J’étais comme ça, je voulais faire une œuvre vraie, mais je me rends compte qu’une œuvre vraie, c’est une œuvre qui se défait. C’est une œuvre qui se dépossède. Une œuvre qui se rend compte que toute la construction humaine n’est pas éternelle » 

Ying Chen

LD : Lors d’une entrevue avec l’Université de la Colombie-Britannique, vous dites que « vivre est un processus d’effacement » et que « l’acte de créer n’est pas l’éternité ». Pourriez-vous élaborer sur ces notions ? Quelle place l’art occupe-t-il au sein d’une vie où tout est temporaire ? 

YC : Une fois, j’ai regardé un documentaire sur la vie des moines tibétains. Il y avait une scène durant laquelle une dizaine d’entre eux dessinaient des traces dans une espèce de bassin de sable pendant des jours et des semaines, voire même des mois. À la fin, avec un coup de balai, ils effaçaient tout le fruit de leur travail. C’était assez bouleversant pour moi, mais ça ne m’était pas étranger. Je viens d’une culture où l’on comprend que rien n’est permanent. Il y a tellement de constructions, de déconstructions, de montées et de déclins, d’alternances dans toute cette histoire de 5000 ans. Après avoir vu tout ça, ce n’est pas étranger, mais ça fait réfléchir sur l’art. Qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas quelque chose qui sert un objectif concret de la vie terrestre. Pour moi, l’art c’est quelque chose qui va au-delà, c’est quelque chose d’inutile. C’est très important l’inutilité, l’esprit de l’inutilité. L’éphémère. Écrire, c’est écrire pour rien, en principe. 

Dans mon travail, j’ai toujours cru que le contenu est moins important que la forme. Cette forme, ce n’est pas une forme fixe. Par forme, je veux dire que c’est un travail sur le langage. Et le langage, c’est quelque chose de très insaisissable. Voilà, c’est dans ce sens-là que je parle de l’éternité. Bien sûr, quand on est jeune, on est ambitieux, on est arrogant, on veut construire une œuvre. J’étais comme ça, je voulais faire une œuvre vraie, mais je me rends compte qu’une œuvre vraie, c’est une œuvre qui se défait. C’est une œuvre qui se dépossède. Une œuvre qui se rend compte que toute la construction humaine n’est pas éternelle. 

LD : Est-ce que ça vous affecte d’une quelconque manière que l’on vous essentialise comme étant une écrivaine immigrante et asiatique ? Selon vous, dans quelle mesure est-ce que l’origine culturelle ou ethnique s’immisce dans l’écriture ? Faut-il s’en soucier ?

YC : Depuis qu’on a la science, l’humanité a toujours eu l’habitude de catégoriser. On a l’impression qu’on ne peut pas connaître le monde sans catégoriser. Ça a un très grand effet sur notre cerveau, mais aussi sur les rapports humains et notre rapport à la nature. On n’y peut rien parce que la société humaine est construite de cette manière. Si on dit « je ne sais pas, c’est ceci et en même temps cela », ça devient une superstition. La science plus tard viendra probablement contredire ces catégories, mais pour l’instant il faut le vivre. Et qu’est-ce qu’on fait ? Ce n’est pas seulement dans la société canadienne, on trouve cette habitude dans toutes les sociétés où la science pratique l’emporte. 

Quand on parle de nos origines, de notre identité, l’influence de nos origines peut se refléter dans nos écrits. Mais ça, c’est à partir d’une supposition, de l’hypothèse que la différence est plus qu’il ne le faut, que la différence est énorme entre les origines, entre les cultures. Plus je vis en Occident, plus j’apprends qu’il n’y a pas cette différence. Il y a des variétés, oui, dans une certaine mesure, tout comme les plantes varient, mais en tant qu’espèce humaine, je ne vois pas cette différence et je ne vois pas le bien fondé de distinguer, de diviser, de catégoriser les origines. Sur le plan social, c’est très mauvais. On en entend beaucoup sur la différence, et je trouve qu’on contribue au monde quand on unit les peuples, beaucoup plus en parlant de leurs ressemblances. On a mille façons de les rassembler plutôt que de les différencier. 

LD : Vous comptez plusieurs livres à votre actif, en plus d’avoir reçu de nombreuses récompenses au long de votre carrière. Est-ce que les prix revêtent pour vous une certaine importance, ou en fait, comment percevez-vous ce système de récompenses ? 

YC : Je crois que pour parler des récompenses, il faut dire que je n’en ai pas beaucoup. Je n’en espère pas plus non plus, mais il y en a eu un peu au tout début. Surtout qu’à l’époque, j’étais – et je demeure toujours – très incertaine, je me sens toujours très insécure en tant qu’écrivain dans une langue que j’ai apprise très tardivement. Je fais encore plein de fautes en parlant, en écrivant, donc c’était bon, cet encouragement. Ça m’a donné un tout petit peu de confiance pour que je puisse continuer de faire quelque chose de tout à fait différent. Si vous parlez de la récompense, c’est surtout pour les trois premiers livres. Je n’écrirai jamais plus ce type de texte, mais je trouve qu’aujourd’hui, je suis dans une situation beaucoup plus vraie, beaucoup plus solide, beaucoup plus proche de ma propre vérité, c’est-à-dire que je suis en train d’écrire quelque chose qui est plus proche de l’art que d’autre chose. L’art ne se fait pas dans la reconnaissance. L’art, la plupart du temps, se fait dans la solitude. 

LD : En dehors des romans, vous écrivez aussi de la poésie (Impressions d’été, 2008). Y a‑t-il quelque chose que la poésie offre que la prose n’a pas, et vice-versa ? 

YC : On me qualifie de romancière et je ne suis jamais d’accord avec ce rangement. Mes textes ne sont jamais tout à fait des romans. C’est une espèce de texte où se mélange tout, la poésie, le théâtre, l’essai. Je ne suis pas pour les paroles, mais j’aime les écrire. J’adore les dialogues, les monologues, et puis quand on travaille sur le langage, on va au-delà des trames romanesques, au-delà d’une construction, d’un début, d’une fin et d’une progression, et je ne me contente pas du tout de cela. C’est un travail un peu spécial, un peu à part. J’écris des romans comme si j’étais en train d’écrire de la poésie, souvent. J’écris à haute voix, je lis à haute voix, je surveille quand même l’écoulement, la sonorité, la musique. Il y a un élément poétique dans mes soi-disant romans, que je n’appellerais pas romans même si on les appelle ainsi. 

Un aspect très important dans la poésie ancienne chinoise, que j’apprécie, c’est la place qu’on donne à un monde qui n’est pas seulement humain. On donne une place énorme, primordiale, à tout ce qui n’est pas humain. Aux plantes, aux saisons, à la lune, au soleil. Et c’est la nature, souvent, qui devient l’un des personnages principaux. Ce n’est jamais comme l’humain en tant que maître du monde, et ça c’est quelque chose que je valorise dans la poésie ancienne chinoise, je vois une philosophie et aussi la place du vide dans le plein et le plein dans le vide. La place du silence, dont on a parlé dès le début. C’est très important pour moi, ce silence. Et pourquoi la poésie après et pendant le roman ? C’est parce que je trouve que le roman, peu importe la manière dont on le fait, est quand même, par rapport à la poésie chinoise, très bruyant. Il m’arrive de désirer un silence comme ça. 

« J’espère que mon parcours en soi démontre déjà une chose : malgré toutes les différences, malgré que les langues sont éloignées les unes des autres comme le chinois est éloigné de tant de langues étrangères, le langage est commun »

Ying Chen

LD : En dehors de l’écriture, vous êtes également traductrice. D’une certaine manière, cette expertise vous permet d’accéder à de nouveaux mondes, dans le sens qu’elle vous permet d’accéder à des codes de langage complètement différents les uns des autres. En quoi pensez-vous que cette habileté vous a changée, ou vous enrichit ? 

YC : Je ne sais pas trop, je ne peux pas moi-même analyser ce va-et-vient entre les langues, mais j’ai une conviction, pour que tout ce que je fais, que je suis en train de faire tienne et ait un sens. J’espère que mon parcours en soi démontre déjà une chose : malgré toutes les différences, malgré que les langues sont éloignées les unes des autres comme le chinois est éloigné de tant de langues étrangères, le langage est commun. Il y a un mécanisme du langage qui est commun pour tous les humains, et je suis convaincue de cela. Je suis convaincue de très peu de choses, dans cette vie, dans ce monde, mais sur cela je suis convaincue. Tout ce que je peux dire en français, je peux le dire en chinois. Tout ce que je peux dire en chinois, je peux le dire en français. La différence, c’est la différence philosophique, la différence de la pensée et des habitudes. Ma volonté de travailler sur la poésie chinoise et de présenter cette culture à un public occidental part en quelque sorte d’un souci social, dans l’espoir de faciliter le respect et la compréhension entre les cultures.

LD : Un article que vous avez écrit pour L’Express en 2012, « je suis étrangère depuis ma naissance », traite entre autres de la multiplicité des identités et de la difficulté de développer un sentiment d’appartenance à une terre lorsque l’on est constamment rappelés à notre différence. Comment percevez-vous l’enjeu de cette dualité ? 

YC : La deuxième génération, c’est une génération encore plus… c’est très complexe. On n’a pas choisi de naître, on subit la conséquence de l’acte de s’immigrer des parents. On n’a pas choisi de naître dans toute cette complexité de multiculturalisme. Qu’est-ce qu’on fait dans tout cela ? J’ai l’impression d’être à la fois de première et de deuxième génération, en quelque sorte. Je ne considère pas la quête d’appartenance comme une difficulté ni comme une expérience enrichissante. Je dirais que je ne cherche plus à appartenir. S’il le faut, j’appartiens à la population des étrangers – on n’a pas besoin de voyager pour l’être. Je considère beaucoup de gens qui n’ont pas quitté leur pays comme des étrangers. J’appartiens à tous ces esprits qui ont cette conscience, qui portent en eux une sorte de dissidence, rien d’autre. Je crois que la deuxième génération a plus de possibilité de comprendre la relativité de l’identification et qu’elle est plus apte à voir le monde au-delà d’une surface fixe. J’espère.


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