Le langage déshumanisant

Réflexion sur les métaphores animalières déshumanisantes en littérature.

Alexandre Gontier | Le Délit

Selon le docteur Gregory H. Santon qui a écrit The Ten Stages of Genocide, la quatrième étape d’un génocide est la déshumanisation. Le meurtre de milliers de personnes est justifié par la société seulement et justement quand on fait perdre à ces personnes visées leur caractère humain, toute morale, psychologie et pensée individuelle. On a vu ces phénomènes se produire en grand nombre au courant du 20e siècle, notamment durant l’Holocauste et le génocide cambodgien mené par le Parti communiste de Kampuchéa. Malgré que le mot « génocide » est assez récent et que l’Organisation des Nations Unies (ONU) ait identifié le phénomène en 1948, cette idée de déshumanisation par la transposition de caractéristiques animales sur autrui est vieille comme le monde. Ces comparaisons animales peuvent même être retrouvées dans des classiques littéraires, des œuvres ayant marqué la civilisation occidentale et aidé à différencier ce qui fait notre humanité de ce qui, selon certains, nous rendrait pires que des bêtes. 

Othello : la cruauté des mots

Dans le dernier monologue du personnage d’Othello, dans la pièce de théâtre éponyme, Shakespeare démontre l’énorme influence de l’antagoniste Iago et le pouvoir inexorable des mots, qui affectent la personne crédule qu’est Othello. Le Maure de Venise, un général ayant marié la belle Desdémone, attire les jalousies de plusieurs de ses compagnons, notamment celle de Iago, qui fait sa mission de détruire la relation des jeunes mariés. Othello, facilement influençable, a intériorisé les préjugés racistes et discriminatoires des personnes autour de lui, dont ceux du père de Desdémone, et exprime rapidement ses insécurités face à sa relation avec sa femme. Iago a même réussi à soulever des inquiétudes chez Othello quant à la fidélité de son épouse. 

« Cette idée de la scala naturae reconnaît la séparation et la supériorité de l’homme vis-à-vis de la nature, une supériorité qui se confond avec une hostilité déclarée à l’égard de la végétation et le plus grand mépris envers les animaux »

Le personnage de Iago se démarque par son éloquence et sa capacité à utiliser les mots pour modifier l’avis de ceux qui l’entourent. Ce n’est pas sans raison que Shakespeare a dédié 1070 lignes à ce personnage : en rédigeant les meilleurs soliloques et monologues pour Iago, le dramaturge souhaite passer un message sur le pouvoir de la langue et sur son impact négatif. Iago est reconnu pour utiliser des métaphores animales au courant de l’œuvre pour démontrer le caractère « dangereux » d’Othello. L’antagoniste désigne le couple biracial en comparant Othello à un « old black ram » (vieux bélier noir) et sa femme, à une « white ewe » (brebis blanche). À la suite des lamentations de Rodrigo, qui souhaitait épouser Desdémone, Iago se moque de lui en disant : « Ere I would say I would drown myself for the love of a guinea hen, I would change my humanity with a baboon » (« Avant j’aurais dit que je me noierais pour l’amour d’une pintade, que j’échangerais mon humanité avec un babouin »). Iago est la représentation exacte des mœurs de l’Angleterre élisabéthaine prônant le concept de « l’échelle de la nature », faisant référence à une hiérarchie entre les vivants. Ce concept qui place les humains sous Dieu, mais au-dessus des animaux, date de la Grèce Antique, où il fut formalisé par Aristote et repris par la suite au Moyen Âge à l’image de « l’échelle sainte ». Cette idée de la scala naturae reconnaît la séparation et la supériorité de l’homme vis-à-vis de la nature, une supériorité qui se confond avec une hostilité déclarée à l’égard de la végétation et le plus grand mépris envers les animaux.

Plus les machinations et complots de Iago avancent, plus Othello s’en voit affecté. Avant son suicide, il se compare aux Turcs contre lesquels il avait combattu, se dépeignant comme un étranger ennemi de son peuple vénitien. Il se décrit également comme un « circumcised dog » (chien circoncis) démontrant une fois de plus sa propre vision de lui-même, vision créée par Iago, et qui l’aura poussé à détruire son mariage, à tuer sa femme, et finalement, à mettre fin à sa propre vie.

La Commedia : vices et fureur bestiale

Dans la Divine Comédie de Dante Alighieri, les métaphores animales, présentes plus précisément dans sa description de l’Enfer, débutent dès le premier chant du poème. Dante, arrivant au bas d’une colline lumineuse après avoir parcouru une dense et sombre forêt, rencontre trois animaux : un léopard au manteau marbré, un lion à la tête haute et à l’appétit enragé et une louve dont la maigreur signale la convoitise. Ces trois animaux typiques de la mythologie romaine font aussi référence à des péchés capitaux. On pense notamment à la louve représentant la luxure, « une louve, qui par sa maigreur, semblait porter tous les désirs, et qui a fait vivre tant de gens dans le chagrin ». On comprend alors la posture de l’auteur vis-à-vis de ces péchés : en leur donnant un caractère bestial, il démontre l’aspect immoral de ces vices , et dénonce l’impulsivité et le côté sauvage typiques des animaux qui agissent selon leurs pulsions et non selon des valeurs.

« La brutalité est un moindre mal que le vice ou la méchanceté, car l’homme injuste peut faire infiniment plus de mal qu’une bête féroce »

Aristote

Il faut noter que l’Enfer tel qu’il est décrit par Dante Alighieri est basé sur les « trois mauvais penchants que réprouve le Ciel : malice, incontinence et fureur bestiale » tels qu’ils sont décrits dans l’Éthique à Nicomaque, une des œuvres les plus connues d’Aristote. Dans Malebolge, le huitième cercle de l’Enfer, y sont punis ceux ayant instigué le scandale et la division dans leur société, péchés décrits par leur « fureur bestiale ». Selon Dante, apporter une telle division dans la société, par l’apport d’une nouvelle religion par exemple, démontrerait le choix du châtié de « perdre le bien d’entendement » ou, en d’autres mots, de perdre la faculté de réflexion et d’intelligence qui nous rends humains. Selon Aristote, « la brutalité est un moindre mal que le vice ou la méchanceté, car l’homme injuste peut faire infiniment plus de mal qu’une bête féroce ». Malgré toutes les comparaisons animales, et malgré le fait que ces péchés sont comparables aux impulsions d’une bête, les seuls capables de commettre de tels actes sont les humains, puisque ce sont les seuls vivants possédant les facultés intellectuelles de l’entendement et qui décident, par leur caractère d’agents libres, d’aller à l’encontre de ces vertus qui font leur humanité.

Jean-Jacques Rousseau exprime une idée similaire dans son Discours sur l’inégalité : « ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre ». Rousseau exprime aussi l’idée de la perfectibilité de l’Homme et de sa capacité à se surpasser, mais aussi à « retomber plus bas que la Bête même » si cette perfectibilité est refusée par les humains au profit des impulsions de la Nature caractérisant les Bêtes.

La déshumanisation animale débute donc aux racines mêmes de notre civilisation, d’abord par les concepts de hiérarchie parmi les vivants et par l’idée des humains comme étant des agents libres, capacité fondamentalement humaine qui nous différencierait des animaux. Être comparé à un animal signifie être esclave de ses impulsions, être moins qu’humain, et « démontrerait » ainsi les facultés affaiblies des groupes victimes de génocides, notamment. Shakespeare, par l’écriture d’Othello, nous aura donc avertis du pouvoir des mots et de leur capacité à détruire l’humain et même des communautés entières, si utilisés dans un but déshumanisant. Comme quoi, on peut toujours apprendre de l’Histoire et de ses représentations dans la littérature.


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