L’étranger en temps de pandémie (1ère partie)

Regard sur le vécu des étranger·ère·s – travailleur·se·s, étudiant·e·s, demandeur·se·s d’asile, voisin·e·s et ami·e·s – au temps de la pandémie.

Adélia Meynard | Le Délit

« Dans l’exil général, ils étaient les plus exilés ». Dans ce passage de son roman La Peste (1947), Camus souligne l’angoisse que suscitait l’épidémie chez ceux et celles qui « se heurtaient sans cesse aux murs qui séparaient leur refuge empesté de leur patrie perdue ». Si tous·tes ressentaient un profond sentiment de désespoir face à la perte de repères temporels, pour l’étranger·ère, c’était l’espace même qui se rétrécissait : ne pouvant quitter sa société d’accueil, il·elle pouvait difficilement imaginer un retour dans son pays d’origine.

La fermeture des frontières, les restrictions de voyage et les couvre-feux qui interdisent la libre circulation même dans son propre quartier : en 2021, tout semble pointer vers un monde encore plus dur pour l’étranger·ère.

Bien avant la pandémie, pourtant, la porte avait déjà commencé à se refermer, et on a serré la vis depuis lors. Ces dernières années au Québec, les changements apportés aux programmes d’immigration ont embrouillé la situation pour ceux et celles voulant s’y installer de façon permanente. Ils ont fait peur aux sans-papiers et demandeur·se·s d’asile, tout en complexifiant les démarches à suivre pour les étudiant·e·s internationaux et travailleur·se·s temporaires.

Étant étudiant étranger, je ne suis pas, moi-même, un observateur désintéressé.

Un double confinement

La crise sanitaire n’a fait que dissimuler l’impasse que nous vivons, tous statuts et origines confondus. 

Prenons le cas des « anges gardiens ». Plusieurs d’entre eux·elles étaient des demandeur·se·s d’asile et des sans-papiers qui ont prêté main-forte au système de santé au Québec tout au long de la pandémie. Or, les anges se retrouvent dans les limbes, et leur statut d’immigration, déchiré dans un débat opposant les autorités fédérale et provinciale quant à la définition des services dits « essentiels ». Face au refus du gouvernement caquiste d’élargir le seuil d’admissibilité, le gouvernement canadien se montre réticent à accorder la clémence, sauf à ceux et celles qui ont travaillé auprès des patient·e·s, soit les infirmier·ère·s et les préposé·e·s. Sont notamment exclu·e·s de cet accord les agent·e·s de sécurité et de ménage qui eux·elles aussi occupaient des postes à fort risque de contamination dans des hôpitaux et des résidences de personnes âgées.

La controverse a refait surface en décembre dernier, lorsque l’Agence des services frontaliers du Canada a annoncé la reprise des renvois des migrant·e·s à statut précaire. Le ministre fédéral de l’Immigration tenait à rassurer les anges gardiens qu’ils·elles seraient épargné·e·s des expulsions, sans pour autant garantir de protection pour les personnes exclues de l’accord passé avec le Québec.

L’incertitude des anges gardiens rejoint celle des travailleur·se·s agricoles. La plupart venant d’Amérique latine, il·elle·s comblent le manque critique de main‑d’œuvre dans les fermes québécoises et canadiennes, surtout pendant la saison des récoltes. Si la crise sanitaire et les restrictions frontalières devaient se prolonger, on pourrait craindre des répercussions importantes pour le secteur agricole, faute d’ouvrier·ère·s étranger·ère·s.

« Bien que la loi garantisse les mêmes droits du travail aux citoyen·ne·s canadien·ne·s qu’aux étranger·ère·s, on ne les protège pas toujours de manière égale »

Les règles du confinement ont eu, sans aucun doute, des effets pervers sur cette situation, comme l’explique Michel Pilon, porte-parole du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ). Les travailleur·se·s temporaires se sont retrouvé·e·s confiné·e·s, même pendant les jours de congé, à la suite des éclosions de COVID dans plusieurs fermes l’automne dernier. 

Pilon espère que cela entraîne une remise en question de leurs conditions de travail. « Lorsqu’on confine une vingtaine de travailleur·se·s dans une même pièce dans des lits superposés… dans un immense dortoir avec très peu d’espace entre les gens, ça devient un problème. » 

Bien que la loi garantisse les mêmes droits du travail aux citoyen·ne·s canadien·ne·s qu’aux étranger·ère·s, on ne les protège pas toujours de manière égale. Les travailleur·se·s agricoles sont soumis·es aux accords entre le Canada et leurs pays d’origine sous le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS). Le PTAS est l’un des programmes fédéraux, établis dans les années 1970, qui gèrent le recrutement et la rétention de la main‑d’œuvre étrangère. 

En temps normal, ces ouvrier·ère·s champêtres subissent des restrictions de mouvement liées à leur statut temporaire au Canada. Comme l’indique leur dénomination, les travailleur·se·s agricoles saisonnier·ère·s ne peuvent venir ici que pour une durée de quelques mois avant de devoir quitter le Canada. Il·elle·s sont également lié·e·s à un·e seul·e employeur·se par saison de travail, sans possibilité d’en chercher un·e autre. De plus, les règlements du programme imposent aux employeur·se·s des règles trop contraignantes pour qu’il·elle·s puissent les parrainer. L’expérience du travail dans les champs ne compte pas non plus auprès des programmes fédéraux d’immigration, étant considérée comme des emplois « non qualifiés ». 

Cela ne leur laisse presque aucune possibilité d’accéder à la résidence permanente. Un·e ouvrier·ère saisonnier·ère pourrait être employé·e par la même entreprise et transiter entre le Guatemala et le Québec pendant des années, sans jamais voir son statut régularisé.

L’accueil des réfugié·e·s remis en question

À tout cela s’ajoutent finalement les difficultés qu’éprouvent les systèmes de parrainage. L’été dernier, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) a suspendu le programme de parrainage jusqu’en novembre 2021. Alors que l’accueil des réfugié·e·s relève normalement de la compétence des autorités fédérales, le parrainage collectif représente une solution fiable pour ceux et celles voulant s’installer au Québec. La suspension vise tous les organismes impliqués dans leur accueil, la plupart étant des églises et des organismes sans but lucratif. Certains d’entre eux ont servi de parrains, sans financement public, depuis plus de 40 ans. 

Les petits groupes de citoyen·ne·s et résident·e·s permanent·e·s au Québec peuvent toujours déposer des demandes, précise Neal Santamaria, coordinateur de volet parrainage à la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI). « Le problème, ajoute-t-il, c’est que sans accompagnement de la part des organismes – option que choisissaient beaucoup de parrains – beaucoup de demandes seront refusées. »

« Derrière la rhétorique nationaliste se dessinent les prémices d’un système où la sélection de migrant·e·s se réduit aux critères économiques »

De son côté, le MIFI évoque la fraude et la corruption au sein du programme pour en justifier la suspension. Les organismes de parrainage se défendent en soulignant qu’il s’agissait d’une minorité des cas et qu’ils avaient eux-mêmes porté plainte contre les failles du programme. Ils se lamentent d’avoir été tous mis dans le même panier. Selon le Regroupement des organismes et groupes de parrainage de personnes réfugiées au Québec (ROGPRAQ), la suspension n’a pas de justification claire, rappelant que les organismes n’ont jamais reçu de soutien du ministère pour assurer l’intégrité du programme. Ils critiquent les règles établies qui ont affaibli le programme de parrainage ces dernières années, et ce, peu importe le parti politique au pouvoir. C’étaient les libéraux, par exemple, qui avaient imposé un plafond aux réfugié·e·s admis·es par la province. Depuis août 2018, le seuil se limite à 750 demandes par année. Alors que les candidat·e·s risquent de subir des délais d’attente de plusieurs années, certains organismes parrains ont eu recours à des coursier·ère·s entre eux·elles et le ministère. Ces intermédiaires se sont répandu·e·s sous les caquistes. La brèche qui s’est installée dans la filière bureaucratique aurait pu favoriser, ironiquement, l’échange de pots-de-vin pour faire avancer certaines demandes.

Pour l’instant, l’ancien système de parrainage se voit remplacé par un tirage au sort comparable au tri aléatoire des migrant·e·s économiques. Le ROGPRAQ s’indigne, dans une lettre ouverte diffusée en novembre, que le nouveau processus équivaille à une loterie « qui déciderait du destin de familles réfugiées, ce qui est en contradiction avec l’esprit même de l’immigration humanitaire. »

La pandémie a éclipsé un virage important dans l’orientation des politiques d’immigration du Québec. La province semble soucieuse de réduire, autant que possible, le nombre d’étranger·ère·s qui entrent sur son territoire, menant à bien des promesses électorales du parti politique au pouvoir. Derrière la rhétorique nationaliste se dessinent les prémices d’un système où la sélection de migrant·e·s se réduit aux critères économiques. En fait, tout est conforme à la conception strictement économiciste et technocratique de l’immigration qui s’affirme dans des pays occidentaux, au mépris des considérations humanitaires. Une vision bien incarnée chez l’ancien ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barette, pour qui l’Arrima, la nouvelle plateforme numérique chargée de sélectionner des migrant·e·s, serait le « Tinder » de l’immigration.

Qu’attendent les réfugié·e·s, travailleur·se·s migrant·e·s et sans-papiers dans un monde post-COVID ? La crise sanitaire ne peut qu’accentuer les soucis et les incertitudes de longue date.


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