Aux premières loges face à la pandémie, la Faculté de sciences infirmières s’organise

Les futur·e·s infirmiers et infirmières, qui font leur stages dans des hôpitaux, doivent composer avec le risque d’attraper la maladie.

Julie-Anne Poulin | Le Délit

Le 13 mars 2020, le gouvernement québécois annonçait la fermeture de toutes les écoles, cégeps et universités de la province. Pour la plupart des étudiant·e·s, cela impliquait de devoir finir leurs sessions dans un format virtuel, en écoutant leur cours sur Zoom. Pour les programmes offerts par l’École des sciences infirmières Ingram, à McGill, la transition n’a cependant pas été aussi simple. 

Stages dans les hôpitaux

Pour les étudiant·e·s en première année, tous les cours théoriques ont pu se poursuivre sans trop de difficultés. Pour les autres, en revanche, deux types de cours en particulier posaient problème :  les cours de laboratoire, où les étudiant·e·s de première et de deuxième année apprennent à appliquer des techniques sur des patient·e·s (comme insérer un cathéter ou faire une prise de sang), et les cours cliniques, où ceux et celles de deuxième et de troisième année effectuent un stage en milieu hospitalier ou communautaire.

Au plus fort de la première vague, il n’était pas question d’envoyer les étudiant·e·s dans des CHSLD ou des hôpitaux. Cela aurait été dangereux pour ceux·celles-ci, mais aussi pour les patient·e·s et le personnel, en augmentant les risques de transmission communautaire. En revanche, repousser les stages jusqu’à ce que la pandémie se calme n’était pas non plus une option. 

« On savait qu’on ne pouvait pas arrêter trop longtemps, parce qu’on voit que les milieux de santé comptent sur nous pour avoir ces prochaines cohortes-là », explique Louise Murray, directrice du Bureau des partenariats cliniques de l’École Ingram. En effet, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec requiert un nombre minimum d’heures cliniques pour reconnaître les diplômes. Or, selon Mme Murray, il aurait été impensable d’envoyer en stage des étudiant·e·s n’ayant pas eu leurs cours de laboratoire.

« Quelque part, il y a la protection du public aussi. Est-ce qu’on voudrait que l’étudiant·e fasse une technique sur un·e patient·e sans l’avoir pratiquée, parce qu’il·elle l’a juste vue en vidéo ? »

Louise Murray

Les hôpitaux, cependant, ont décidé de ne pas prendre d’étudiant·e·s durant l’été 2020. Pour ceux et celles qui devaient faire un cours clinique durant la session de mai à juin, des alternatives virtuelles sont mises en place en urgence. 

Pour remplacer les stages en milieu communautaire, les élèves effectuent des suivis téléphoniques avec des personnes isolées par la COVID-19, comme des personnes âgées. Des simulations sont aussi effectuées sur Zoom, où les étudiant·e·s interagissent avec des comédien·ne·s jouant le rôle de patient·e·s. Des simulations de ce genre faisaient déjà partie du programme avant la pandémie, mais leur fréquence a été grandement augmentée, pour tenter de remplacer le stage.

Pour les stages en médecine chirurgicale et en psychologie, l’École des sciences infirmières fait l’acquisition d’un logiciel de simulation utilisé dans des écoles américaines. Des mises en situation sont présentées aux étudiant·e·s, qui doivent choisir la meilleure intervention dans un menu à options. Vous entrez dans la chambre d’un·e patient·e en milieu carcéral ayant un trouble bipolaire, par exemple ; que devez-vous dire en premier ?

 « On devait faire une simulation par jour, qui prenait à peu près trois heures… ce qui est rien ! Normalement, on aurait fait des quarts de huit heures, cinq jours par semaine » témoigne une étudiante de troisième année contactée par Le Délit

« Tout le monde de ma cohorte est d’accord pour dire que perdre ce stage a été une balle dans le pied »

Un retour en présentiel ?

À partir de la mi-juillet 2020, on commence à tester pour la première fois depuis le début de la pandémie le retour en présentiel. Une cohorte d’étudiant·e·s effectue une semaine intensive de laboratoire afin d’essayer les nouvelles procédures. Lits à deux mètres de distances, masque procédural et visière obligatoires, désinfection des surfaces entre chaque groupe : les règles sont nombreuses et strictes. Les classes sont divisées en bulles de deux ou trois personnes et les étudiant·e·s ne peuvent interagir qu’avec les membres de leurs bulles et le·la professeur·e. 

Afin d’éviter les attroupements en attendant l’ascenseur, les groupes arrivent par vagues, à cinq minutes d’intervalle. Pour éviter la socialisation dans les salles de bain, des passes de toilettes sont créées. « Ça fait un peu “primaire”», admet en riant Hugo Marchand, directeur des laboratoires de sciences infirmières ; néanmoins, les mesures sont convaincantes, puisque le feu vert est donné pour reprendre les cours de laboratoire à la session d’automne 2020.

Les stages cliniques, quant à eux, doivent être entièrement réorganisés. Afin de diminuer les risques de transmission, les étudiant·e·s doivent pouvoir s’isoler durant deux semaines chaque fois qu’il·elle·s changent d’établissement de santé. Plutôt que de passer deux jours par semaine en stage et le reste à l’université, comme en temps normal, la session d’automne est donc organisée en blocs : les élèves effectueront leur stage d’un coup au début de la session, puis feront leur cours de laboratoire à temps plein. Alors que les élèves étaient auparavant envoyé·e·s d’un hôpital à l’autre au fil des jours, il·elle·s effectueront maintenant tout leur stage dans le même établissement.

« On a rapidement compris qu’on avait deux grands enjeux qu’il fallait suivre : protéger nos étudiant·e·s de la COVID et protéger le personnel et les patient·e·s de nos étudiant·e·s »

Louise Murray

Les emplois des étudiant·e·s doivent aussi être pris en compte. Un sondage est effectué auprès des élèves pour savoir lesquels d’entre eux·elles comptent travailler en même temps que leur stage et dans quel établissement. Dans plusieurs cas, cela oblige les professeur·e·s à changer le lieu de stage de certain·e·s étudiant·e·s, afin d’accommoder les exigences de sécurité des différents organismes. Cette organisation ne se réalise pas toujours sans heurts : une étudiante témoigne avoir dû quitter son emploi de préposée dans un CHSLD à la demande de McGill, même si l’hôpital de son stage l’avait autorisé à le conserver, ce qui lui a fait perdre sa source de revenus.

À la suite de ce travail de logistique, les stages reprennent lors des sessions d’automne et d’hiver. « On était tous hyper content·e·s », raconte une étudiante.

« J’ai été placée aux urgences, et, au début, j’étais hyper nerveuse, parce qu’il me manquait les compétences de mon stage d’été manqué. Mais toute l’équipe était au courant que notre cohorte manquait de pratique, donc ils ont ajusté les attentes envers les étudiant·e·s »

Une étudiante en troisième année

L’heure du bilan

Près d’un an après le début des mesures face à la pandémie, le bilan semble plutôt positif. 

« Dans l’ensemble, je pense que la plupart des étudiant·e·s se sentent plutôt en sécurité puisqu’ils et elles ont suffisamment d’ÉPI [équipement de protection individuelle, ndlr] pour nous et que nous avons tous·tes été vacciné·e·s » 

Une étudiante de deuxième année

Les statistiques sont aussi flatteuses : à l’automne, tous·tes les élèves ont pu effectuer au moins 80 % de leurs journées de stage, ce qui est le minimum exigé par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, explique Louise Murray. Bon résultat, aussi, pour les laboratoires : « on a eu des semaines à l’automne avec plus de 400 visites d’étudiant·e·s dans nos locaux, sans aucune contamination », affirme Hugo Marchand. Le plus grand défi jusqu’à présent a été de s’assurer de garder le même standard, selon lui, et ne pas baisser la garde. 

Une chose est sûre, cependant : de nombreuses mesures développées durant la dernière année sont là pour rester, jusqu’à la fin de la pandémie ou même au-delà. Pour Françoise Fillion, professeure, les réunions par Zoom permettent d’accommoder l’horaire des nombreux·ses étudiant·e·s qui cumulent travail et études. 

Les protocoles pour réduire les mouvements entre les établissements de soins gagneraient aussi à demeurer en place, croit Louise Murray. « Il faut se poser la question : avec cette mobilité-là dans le passé, qu’est-ce qu’on apportait comme contamination dans nos unités sans le savoir ? On peut penser à la grippe ou à d’autres éclosions, qui ont peut-être été apportées, pas nécessairement par les étudiant·e·s, mais par toute la mobilité qu’on connaît dans ces milieux. » 

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