La Révolution tranquille est une fiction

Quand l’Histoire devient mythe.

Audrey Bourdon | Le Délit

Débute ce mois-ci ma dernière session à McGill. Après trois ans à étudier l’histoire et la littérature française, ces deux champs d’étude me semblent de plus en plus proches l’un de l’autre. Certes, la littérature s’attarde majoritairement à des œuvres de fiction, alors que l’histoire se penche plutôt sur des sources primaires, des textes non fictifs liés à l’époque étudiée ; mais, de plus en plus, je considère qu’on ne peut jamais fuir la fiction et la subjectivité. En fait, je commence à voir l’histoire comme une fictionnalisation des événements historiques. L’exemple type de cette fictionnalisation de l’Histoire est sans aucun doute les mythes fondateurs des sociétés. 

Les sociétés humaines se constituent des mythes pour expliquer et justifier leur propre existence. Pour ce faire, elles se créent une ligne narrative afin de relier des éléments de l’Histoire. On nomme ainsi les époques et les événements en fonction du rôle qu’ils sont appelés à jouer dans cette narration. Sans tomber dans le conspirationnisme, il faut être conscients que ce remodelage de l’Histoire vient inévitablement biaiser notre rapport à celle-ci et former notre vision du monde. 

Le récit national

Chaque régime politique doit reposer sur un mythe fondateur pour se maintenir : la démocratie est justifiée par l’échec de la monarchie ; le communisme, par l’échec du capitalisme ; l’empire, par l’échec de la république ; etc. Afin de créer leur récit national, les sociétés remanient le passé en lui donnant une forme convenable pour justifier leurs positions présentes et futures. Le terme même de « récit » est en soi problématique, car un récit est une version des faits, une manière de raconter des événements selon un certain point de vue. Même lorsque basé sur des faits, le récit reste d’abord et avant tout une fiction, une fiction qui a besoin d’une narration.

Nommer, c’est inventer

Comme on divise un roman en chapitres, on a tendance à diviser l’Histoire en époques et à cerner ces époques par un terme précis (Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, Ancien Régime, etc.). Ces balises historiques sont certes bien commodes pour tenter de comprendre le développement des sociétés, mais il faut aussi voir là une tentative de structurer le récit en délimitant les ères selon des caractéristiques bien précises. Il s’agit bien évidemment d’un découpage subjectif imposé par le discours dominant d’une société.

« On établit l’histoire comme une marche vers le progrès »

Un exemple notoire de ce parti pris historique reste la dualité Moyen Âge-Renaissance : l’un est médiocre et l’autre incarne un renouveau ; l’un, la mort d’une civilisation et l’autre, sa renaissance ; l’un est mauvais et l’autre, bon. Ici, le parti pris nominatif en est presque manichéen. L’utilisation même de ces termes est une prise de position claire en faveur de l’héritage gréco-latin, héritage que le Moyen Âge n’aurait pas conservé, mais que – fort heureusement ! – la Renaissance aurait fait rejaillir.

Cette manière de baliser l’histoire témoigne bien du désir de créer une certaine narration. On établit l’histoire comme une marche vers le progrès dans laquelle les traditions d’Athènes et de Rome ont une place prépondérante.

Le cas québécois

Un exemple québécois du mythe fondateur serait celui de la Révolution tranquille. Cette époque, que l’on peut situer dans les années 1960, a marqué un virage dans l’histoire québécoise, mais surtout dans la manière de s’approprier le passé. À en croire nos cours d’histoire au secondaire, l’équipe du tonnerre de Jean Lesage a fait briller la lumière de la démocratie, de la laïcité et de la sociale-démocratie dans le ciel politique du Québec en remportant les élections de 1960. C’est comme si, tout d’un coup, l’ordre social s’était renversé et que les privilèges du clergé avaient pris le clot dans ce virage sec qu’entamait la société québécoise. En 1959, c’était la Grande Noirceur ; en 1960, la Révolution tranquille.

« C’est comme si, tout d’un coup, l’ordre social s’était renversé »

Pourtant, quatre ans avant le retour des libéraux au pouvoir, l’historien Robert Rumilly avait fait paraître un ouvrage intitulé Quinze années de réalisations : Les faits parlent. Ce texte explique et résume les réussites du gouvernement de Maurice Duplessis, passant de l’agriculture à la santé et de l’essor économique aux développements sociaux. Il fait ainsi largement l’éloge des progrès qui se sont opérés sous Duplessis. Pourtant, parlons-nous aujourd’hui desdites réalisations de la Grande Noirceur ? Que nenni. Nous ne parlons que de la crise d’Asbestos, des enfants de Duplessis et du règne du patronat. 

Baliser l’histoire

Loin de moi l’idée de faire ici l’apologie de Duplessis. Je cherche plutôt à remettre en question la narration que l’on choisit de donner à l’Histoire. Si Rumilly affirme dans son œuvre que « les faits parlent », je pose plutôt la question : « parlent-ils vraiment ? » Bien souvent, on trace les frontières des époques et on définit les balises historiques après coup, selon ce qu’on peut en tirer. Par exemple, la province de Québec tout entière semble avoir intériorisé le fait que le Refus Global (1948) ait été un des précurseurs, voire un des facteurs, de la Révolution tranquille. Au moment même de la parution, la chose fait bien des remous, mais aucune vague. Le régime est inchangé et le restera durant 12 ans encore.

Concrètement, cette parution n’est qu’un fait anodin, un ovni dans l’histoire littéraire qui a été instrumentalisé par après. Certes, il marque une certaine tendance à la révolte, mais son importance n’est arrivée que bien plus tard. Durant la Grande Noirceur, Paul-Émile Borduas n’a été qu’un dissident dont on s’est débarrassé dès que possible. Durant la Révolution tranquille, il a été érigé en héros comme un homme qui a su tenir tête à la poigne de fer. Autrement dit, il a été mythifié.

Ne jamais oublier la fiction

Après tous ces détours et ces exemples, on en arrive à une conclusion assez simple : il ne faut jamais oublier que l’Histoire est subjective. Les mythes fondateurs sont le meilleur exemple de l’influence de ces partis pris, de ces lunettes à travers lesquelles on regarde le passé. Le réel étant bien trop complexe pour être détaillé entièrement, il faut arrondir les coins. Cela donne une souplesse à l’Histoire en lui permettant de prendre la forme d’un récit continu et clair.

Le mythe n’apparaît pas tout bonnement et n’est pas non plus le résultat d’un exploit soudain. Il se construit graduellement, pierre par pierre, jusqu’à ce qu’il puisse soutenir le bâtiment.


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