Enrayer l’oubli

Magali Thouvenin | Le Délit

Parmi les personnes décédées de la COVID-19 au cours de la première vague, « le tiers seraient très probablement [mortes] d’autres causes dans les semaines suivantes », démontrait une étude du HEC, publiée le 11 novembre dernier. Il n’en a pas fallu davantage pour que nombre d’internautes s’indignent contre les mesures de confinement émises par le gouvernement, fréquemment justifiées par la protection des aîné·e·s, pourtant absent·e·s de la conversation. Comment expliquer que l’un des groupes les plus concernés par ce débat virtuel soit ignoré de la sorte ?

Si les aîné·e·s en société sont trop souvent oublié·e·s, c’est d’abord parce que cette partie de la population peine à se faire entendre. Alors qu’une majorité des voix contestataires utilisent maintenant des plateformes comme Facebook, Twitter ou Instagram, nombreuses sont les personnes âgées qui ne savent toujours pas ce que veut dire être connecté. Difficile alors d’inscrire leurs enjeux dans cette agora qui se dessine au fil des commentaires internetéisés. 

Bien que le tournant numérique n’exclut pas les moyens de pression conventionnels, comme les grèves, le piquetage ou les manifestations, comment pouvons-nous attendre de ces personnes qu’elles aient encore la force et l’énergie de s’organiser et de militer, comme le peut aisément la grande majorité ? 

Jeu à somme nulle

Inutile de pointer du doigt le personnel soignant ou encore les petits-enfants qui ne visitent que trop peu leurs grands-parents ; nous avons une responsabilité collective face au traitement actuel des aîné·e·s en société. Cette responsabilité s’affirme à même les Chartes des droits et libertés canadienne et québécoise, qui reconnaissent le droit à l’égalité de tous et toutes, indépendamment de leur âge. Mais au-delà de la contrainte légale, il en relève surtout d’un devoir moral et sociétal : ce sont les valeurs qu’un peuple souhaite porter. 

Nous qui plaidons à l’égalité, lorsque vient le temps de cas qui suscitent la réflexion – comme l’autonomie des aîné·e·s et leur rôle continu dans la société –, plutôt que de regarder ce problème en face, voilà des années que nous l’enfermons dans des CHSLD, étirant trop longuement ce problème de société.

Une valeur hiérarchisée 

Dans une société où le capital mène, où la valeur marchande surpasse toutes les autres, à quel endroit peut alors s’inscrire cette notion fondamentale du droit égal à la vie ? Si l’on se trouve constamment dans des rapports calculés avec les autres, à quel endroit s’imbrique, dans cette logique d’investissement et de productivité, celles et ceux qui n’ont plus la jeunesse et toutes ses possibilités ? On relègue alors aux oubliettes ces êtres en attente d’être « expirés ». À défaut de pouvoir les utiliser, on les confine dans des milieux à peine salubres et l’on provoque presque leur décrépitude. 

Si l’empathie laisse dorénavant place à l’individualisme, notre société consumériste, qui préfère toujours le neuf au vieux, abrite sans gêne un capacitisme et un âgisme qui devraient pourtant faire rougir. Hiérarchiser la valeur humaine, en offrant davantage de droits à certaines personnes, est une faute à la fois légale et morale. C’en est une aussi que de se priver de la sagesse et du savoir que peuvent porter ceux et celles dont la vie est déjà bien avancée. 

Les aîné·e·s ont encore une voix à porter et des intérêts à défendre. Il en va de notre responsabilité collective de démocratiser l’espace public pour qu’ils et elles puissent s’y faire entendre malgré les enjeux propres à leur âge. Il en relève également de notre responsabilité d’agrandir nos sphères de validité : toute vie humaine mérite d’être défendue et vécue dans la dignité. La surdité ou la mémoire atténuée, pas plus que le genre, l’appartenance ethnique ou l’orientation sexuelle, ne devraient servir de prétexte pour qu’un être soit maltraité. Fermer les yeux face à une situation d’injustice afin de dormir tranquille n’est pas un moyen légitime d’y réagir ; et lorsque tout le monde le fait, la pratique devient justifiée. 

Nous, étudiant·e·s qui nous sentons parfois oublié·e·s à l’ère de cette pandémie, nos santés physique, mentale et sociale mises à mal afin de protéger les personnes vulnérables, nous choisissons d’ignorer que notre situation actuelle est celle de nos aîné·e·s depuis des décennies. La pandémie a d’ailleurs accentué cet isolement : l’âge d’or est devenu une entité abstraite, une justification pour et contre les mesures de confinement. Mais la triste réalité du sort que nous réservons aux personnes âgées n’a rien d’abstrait. Elle se voit aux murs blancs décrépis de certains CHSLD, au téléphone qui sonne trop peu, aux repas réchauffés mangés seul·e devant la télé. Ce délaissement est une affliction sociétale d’un mal intrinsèque. Soignons-la.


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