Soliloque autour du genre

Dialogue interne.

Victor Babin | Le Délit

Du jour au lendemain, la question identitaire peut nous hanter et nous faire perdre tous nos repères. Depuis le début de la pandémie, bon nombre de gens ont été laissés seuls avec eux-mêmes et, de ce fait, ont pu être plongés dans une remise en question personnelle. Ce questionnement est un tir à la corde entre deux parties de moi-même : d’un côté, je réfléchis à bon nombre d’enjeux et tente de trouver des solutions et, d’un autre côté, mes sentiments me poussent vers d’autres idées. Pour représenter ce dialogue interne de façon plus exacte, j’ai opté pour sa retranscription.

Je me demande : Qu’est-ce qu’être en tant qu’homme ?

Je réponds : Pléonasme.

Je pense : On peut probablement élaborer là-dessus.

Je réponds : Donner une réponse directe à cette question exige d’admettre l’existence d’une spécificité masculine en dehors de la norme. Cette dernière a toujours été cet homme imaginaire qui est à la fois parfaitement humain et parfaitement naturel. La philosophie de « l’être » n’a toujours été qu’une philosophie de l’expérience masculine. La question plus intéressante est la suivante : qu’est-ce que cela veut dire d’être un homme plutôt que de ne pas l’être ?

Le masculin, c’est la norme, le neutre, ce qui échappe au concept de genre. Pour le dire autrement, être un homme, c’est être. Mais, être un homme, en tant que tel, c’est impossible : cela demande d’atteindre une masculinité pure (être « macho ») en présence des autres homme et une absence de masculinité pure (être sensible) en l’absence de ces autres hommes ; le tout, sans jamais se poser la question ou réaliser la différence. Car, du moment où la question est posée (par soi, par autrui), il faut immédiatement y répondre, sans quoi l’on cesse d’exister – plongés dans un cercle vicieux devant la déconstruction, voire la destruction, de l’étiquette qui structurait notre existence. Pour éviter cette réflexion, le premier ressort est de se conforter en affirmant que la décision d’être un homme ou de ne pas l’être était la nôtre. Ce qui découle de ce mécanisme de défense, c’est la masculinité toxique – le culte de la virilité, du sexisme, du masculinisme, etc. Tous ces comportements sont associés à l’adhérence au genre qu’on nous impose. Plusieurs hommes ne les remettent jamais en cause parce que leurs actions paraissent « naturelles » : boys will be boys (« les garçons seront toujours des garçons », ndlr).

Le genre n’est pas seulement déterminé par le nom que l’on nous impose ou ce que l’on a entre les jambes à la naissance, même que la plupart des gens ne verront jamais ce qui s’y trouve ; il faut néanmoins s’y conformer pour rester digne d’exister. Cette conformité sociale est multiple : apparence, intérêts, orientation sexuelle, comportements, états d’âme, prénom, pronoms, etc. Par exemple, un garçon qui aime les poupées est dès lors perçu comme une fillette.

L’homme véritable pisse debout, mange de la viande à chaque repas, n’a d’attraction que pour les femmes – qu’il dénigre en restant galant –, a de gros biceps, porte un complet veston-cravate, aime les voitures, les cigares et le whiskey, est avide de pouvoir et ne pleure jamais. Mais qu’ils atteignent cet « idéal » ou non, plusieurs hommes seront tout aussi toxiques. Je pense aux parents qui refusent à leur garçon de faire de la danse, du théâtre, de la gymnastique ou simplement de jouer avec des poupées. Je pense aussi aux parents qui refusent à leur fille de faire des activités traditionnellement masculines. De tels gestes perpétuent et alimentent la masculinité toxique et le patriarcat, et ce peu importe le genre de la personne qui les commet.

Je pense : Je ne corresponds pas à ce stéréotype, est-ce que ces hommes « véritables » existent vraiment ?

Je réponds : S’ils existent, ils ne sont certainement pas « parmi nous », ils nous regardent de haut comme les gardiens de la vérité qu’ils croient incarner. De plus, la question de l’unité au sein d’un genre fait défaut : Judith Butler, dans Trouble dans le genre, écrivait que « la construction des “hommes” [ne porte pas] exclusivement sur des corps masculins » et vice-versa. On ne peut pas déduire le genre à partir du sexe, tout comme on ne peut conclure ni à une unité, ni à une uniformité dans le groupe « hommes ». Le genre est construit, pour Butler, à partir de notre comportement. La performativité quotidienne l’édifie et le réifie.

Je me demande : Qu’est-ce alors qu’une femme ?

Je réponds : C’est un être duquel a été arrachée l’expérience de l’homme. Comme l’écrit si bien Martine Delvaux dans son livre Le boys club : « [Les] “femmes” [sont] cisgenres, trans ou refusant la binarité identitaire, c’est-à-dire des femmes au sens où […] elles ne sont pas des hommes. » En d’autres termes, les femmes sont celles qui sont invitées au party des gens populaires, mais seulement pour faire la cuisine ou tondre le gazon sans jamais avoir la chance de participer au party en tant que tel. Il faudrait alors concevoir la vie comme ce party : rien n’existe en dehors de celui-ci et seuls les hommes y participent réellement.

Je me demande : Qui décide ? Qui impose ce genre ?

Je réponds : Historiquement (il faut entendre : en ce qui a trait à l’histoire écrite par les hommes puissants occidentaux), c’était toujours, et c’est encore, les Autres. Ils sont les autres hommes, ceux qui décident entre eux du sort de chacun. Pour reprendre et adapter Montaigne : le genre se maintient en crédit, non parce qu’il est juste, mais parce qu’il est genre. C’est le fondement mystique de son autorité, il n’en a pas d’autre. C’est en somme, une « coutume [qui] a force de loi ». Le fondement du genre est sans fondement : décider du genre d’un fœtus, c’est décider l’indécidable. L’autorité qui déclare, la parole aléthique du médecin, a force de loi au moment de sa décision. Dans ce jeu de présence et d’absence, une décision est prise : si l’autorité perçoit un pénis, on déclare l’acte de langage « c’est un garçon ! », si l’autorité n’en perçoit pas, on déclare plutôt « c’est une fille ! », conditionnant ainsi la réalité vécue du sujet auquel on confère le genre.

Je me demande : Qu’étions-nous avant qu’un genre ne nous soit assigné ? Étions-nous tous des hommes ?

Je réponds : La question est mal formulée. Il faudrait d’abord se demander si, véritablement, nous étions, avant que ce genre ne nous soit assigné. Nous avions un sexe, certes, mais la question du genre n’était pas posée. Le genre est d’abord assigné, assumé et anticipé à partir de l’échographie à la mi-grossesse avec une image imparfaite de l’organe reproducteur du fœtus. Une soi-disant confirmation est faite à la naissance : le sexe est ainsi coulé dans le béton, qu’il soit exact ou non.

Si, par « homme » il faut entendre le neutre, le libre, le puissant ou le « par défaut », alors je crois qu’il faut répondre à la seconde question par l’affirmative.

Pour répondre plus directement à la première : avant qu’un genre ne nous soit assigné, nous étions libres de ne pas choisir, de ne pas nous conformer ; en somme, nous étions nous-mêmes et j’étais moi-même. Peut-être faut-il cesser d’éprouver un malaise vis-à-vis le retour à l’enfance que décrit Freud : l’on cherche simplement à recommencer sans ce genre imposé, à être un bambin qui arrive à la maison sans que celle-ci n’ait déjà été peinte en bleu ou en rose.

Je pense : La différence entre un homme et une femme est une distinction que l’on trace tous les jours.

Je réponds : D’une part, la distinction est inutile. Si cette trace ne sert qu’à savoir qui possède la faculté d’enfanter, alors il ne s’agit que de le constater, pas besoin d’établir ou de tracer une différence entre les personnes ayant cette faculté et les personnes ne l’ayant pas. Il faut abandonner cette binarité, ces deux termes, ainsi que tout le bagage qu’ils portent. Jusqu’à la 18e semaine de grossesse, il n’y a aucune différence entre le clitoris et le pénis. Il faut cesser de la tracer. Personne ne devrait connaître, ni chercher à connaître, mon sexe – qu’il ait été vu ou non. La présence ou l’absence de l’organe anticipé ne regarde personne.

Je pense : On doit se débarrasser du genre.

Je réponds : Pour ce faire, il faudrait se rendre justice à soi-même, par soi-même. Donc, il faudrait déconstruire le genre pour détruire les injustices qu’il apporte. La déconstruction, comme entendu par Derrida, ne se laisse pas définir par une relation d’identité, parce qu’elle conditionne la possibilité même du langage. Alors qu’on pourrait croire que, de la même façon, le genre est transcendantal, en tant qu’il serait condition de possibilité de l’expérience humaine, je soutiens qu’il est déconstructible.

On nous impose une identité où Je suis (censé être) x ou y, homme ou femme. Il s’en suit que l’on s’attend à ce que Je corresponde à ces étiquettes – c’est la vérité comme correspondance entre deux termes. En reconnaissant d’abord que la vérité est toujours conditionnée par l’époque de l’élocution du discours et en préférant une notion de vérité comme cohérence au sein d’un système de croyances duquel l’on n’échappe jamais – la vérité comme correspondance n’étant qu’un système de croyances – on réalise l’arbitraire du genre. Refuser ce dernier, c’est détruire la relation, donc la différence, entre l’identité personnelle et l’identité assumée, perçue ou attendue, et rétablir de ce fait la vérité comme cohérence – il est inutile de chercher la correspondance lorsqu’il n’y a qu’un terme dans l’équation : soi-même.

Je me demande : Qui suis-je ?

Je ne peux pas répondre.