Une numérisation hasardeuse

Les alternatives numériques offertes aux arts de la scène semblent peu convaincantes.

À la suite de l’annonce des mesures de confinement le 12 mars dernier, la vaste majorité des artistes de la scène ont vu leurs représentations être ajournées ou annulées. Afin de remédier à ce vide scénique, plusieurs ont envisagé des avenues numériques, tels que des spectacles en webdiffusion. Toutefois, ces solutions ne semblent pas être des plus viables.

 

Pour moi, faire un spectacle sur un stream live à 9,99$, ça n’a aucun sens. C’est trop peu.

 

Un gain qui se perd 

Est octroyé à certains spectacles numériques un large financement leur donnant accès à une toute aussi large équipe de production. C’était notamment le cas du Grand spectacle de la fête nationale diffusé sur plusieurs chaînes de télévisions simultanément. Toutefois, il ne s’agit là que d’occasionnels privilèges. Dans les cas de webdiffusions indépendantes, l’artiste, en plus de son rôle d’interprète, en vient souvent à s’improviser technicienne et producteurrice. 

Selon Kirouac, un jeune rappeur montréalais qui s’est déjà produit trois fois en ligne depuis le début de la pandémie, de telles solutions de rechange sont encore loin d’être parfaites : « Ces initiatives-là, on veut en faire quelques-unes pour que les gens puissent en profiter. Mais, au final, ce n’est pas autant le fun pour nous, ce n’est pas autant le fun pour les gens qui regardent et, surtout, ce n’est pas aussi payant. » Si l’offre numérique a été envisagée par de nombreux artistes comme alternative aux représentations physiques, il ne peut s’agir selon lui que d’une solution temporaire. « Il ne faut pas donner une fausse valeur à ce qui n’en a pas ».

Carlos Munoz, producteur de musique et co-fondateur de la maison de disque Joy Ride Records, est de ceux qui partagent cet avis. Selon lui, non seulement le numérique n’est pas une solution viable pour l’industrie musicale, mais elle dévalue carrément son produit. « Pour moi, faire un spectacle sur un stream live à 9,99$, ça n’a aucun sens. C’est trop peu. » 

En effet, faire chuter le prix d’un produit reste un couteau à double tranchant : certes, le produit devient plus compétitif et plus abordable pour le‧a consommateur‧rice, mais il les habitue également à un prix plus bas, voire trop bas, pour la réelle valeur de la chose. Ainsi, en se tournant vers le numérique et les plateformes de lecture en continu (streaming), les producteurs musicaux gagnent peut-être en compétitivité, mais perdent en longévité et, par le fait même, dévaluent eux-mêmes leur produit.

 

Pour faire des spectacles, ça prend du public. Pour avoir du public, faut avoir de la proximité

 

Une distanciation avec le public

En plus de cet effet de dévalorisation sur le long terme, la numérisation fait défaut sur un point essentiel de la scène : le contact avec le public. « Pour faire des spectacles, ça prend du public. Pour avoir du public, faut avoir de la proximité », considère Martin Bonin, fondateur du groupe de percussions afro-brésiliennes Zuruba. Selon lui, le web « c’est du dépannage, mais c’est pas la vraie affaire ! » 

Pour plusieurs artistes de la scène, le rapport avec le public est quelque chose d’essentiel. Les spectacles sont avant tout une expérience de socialisation d’artiste à artiste, d’artiste à spectateur‧rice et de spectateur‧rice à spectateur‧rice. Pour Kirouac, les spectacles sont habituellement une opportunité d’échanger avec le public et d’obtenir une rétroaction sur sa pratique. « Maintenant, j’ai plus l’impression d’entretenir un rapport virtuel avec les gens qu’un rapport réel », nous confie-t-il.

D’un point de vue plus stratégique, Carlos Munoz avance que la pandémie et les effets du numérique nuisent encore plus aux artistes en développement. Pour ce gérant d’artiste, « le contact humain est très important pour qu’un artiste se fasse connaître, oui, mais aussi pour fidéliser son public ». Ce contact que développe et qu’entretient ensuite l’artiste avec son public est primordial afin d’engager une relation à long terme entre les deux partis. Ainsi, les musicien‧ne‧s qui n’ont pas encore de lien privilégié avec leur public sont d’autant plus désavantagé‧e‧s, non seulement par le confinement, mais aussi par la numérisation de leur pratique.

 

L’humour, un art plus favorable au numérique

La pandémie semble avoir moins freiné le milieu de l’humour que d’autres milieux artistiques. Plusieurs solutions alternatives ont été adoptées afin d’offrir au public du contenu humoristique, et ce, dans le confort de leur demeure. Parmi les alternatives notables se trouve le WiFi Comédie Club avec Phil Roy qui a permis aux humoristes de pratiquer leur art en direct. « Qu’est-ce que le WiFi Comédie Club ? Le concept est simple : assistez gratuitement à un spectacle d’humour dans le confort de votre salon », peut-on lire sur la page Facebook du club. 

Dans le même ordre d’idée, le balado Mike Ward Sous Écoute a perduré en mode « LOCKDOWN », une série d’épisodes dans laquelle les invité‧e‧s se rencontraient sur Zoom pour faire le balado. Encore dans l’idée de créer des alternatives numériques, Arnaud Soly organise depuis le début de la pandémie des vidéos en direct plusieurs fois par semaine sur Instagram. 

Bien que le web semble plus adéquat pour le monde de l’humour que pour celui de la musique, toustes ne se réjouissent pas forcément de cette tangente. « Personnellement, [tout ce] qui est web, par essence, je peux dire que j’haïs ça pour mourir », nous confie en riant l’humoriste Charles Brunet. Ce dernier craint que le contenu numérique finisse par habituer le public à se satisfaire du web, ce qui le découragerait à venir assister aux spectacles en personne. « [Imaginez] que ça devienne ésotérique de juste sortir de chez soi pour aller voir un spectacle, l’espèce d’affaire que faisaient nos grands-parents. » 

Pour cet humoriste, la crainte de voir disparaître les spectacles au profit du web est une peur bien réelle : « J’ai peur de ça ! Je trouve que ça remplacera jamais les vrais shows. » Comme dans le cas des prestations musicales, le contact avec le public est essentiel pour l’artiste. « Aller voir un show et connecter en vrai [avec l’humoriste], c’est un feeling tellement complet. Ça fait du bien à l’âme. Jamais je ne ressent ça sur YouTube », explique Charles Brunet. 

Depuis le début du déconfinement au Québec, plusieurs spectacles impromptus ont été organisés dans divers parcs de Montréal, spectacles auxquels Charles Brunet participe activement. Malgré leur caractère éphémère et même s’il n’y est pas rémunéré, l’humoriste considère que ces initiatives sont nécessaires et, au final, plus saines et viables pour les arts de la scène.