Le livre à distance

Le Délit s’est penché sur la situation du milieu du livre au Québec en temps de pandémie.

Montréal regorge de librairies indépendantes, qui, de semaine en semaine, partagent à leur lectorat le goût bien singulier qu’est celui de la lecture. Les libraires voient plusieurs habitué·e·s franchir leurs portes ; des familles, des curieux·ses, des solitaires. Les librairies indépendantes sont essentielles à la diversité du milieu littéraire et aux bons soins du lectorat. En effet, leur particularité est que leur mandat, tel que décrit sur le site Les Libraires, « s’articule autour de la proximité, de la diversité et du service. » La librairie indépendante « ne fait ni partie d’une chaîne ni d’un groupe commercial et ne compte généralement pas plus de cinq points de vente. Chacune d’elles possède sa propre personnalité. C’est un lieu de conseil où le livre de fond est souvent mis de l’avant. Un libraire indépendant se distingue par sa connaissance et sa passion du métier, son professionnalisme, son service de qualité et son implication dans sa communauté. »

La fermeture soudaine des commerces jugés non essentiels, incluant donc les librairies, en aura laissé plusieurs pantois·es. La plateforme leslibraires​.ca ainsi que les sites transactionnels des librairies auront heureusement tenté d’être une bouée de sauvetage pour ces petites entreprises aux situations loin de la stabilité — cela n’a malheureusement pas empêché par exemple la fermeture de la librairie Olivieri, après 35 ans de loyaux services. Afin de mettre sous la loupe la chaîne du livre québécois (écriture-édition-diffusion-distribution-librairie) en temps de pandémie, Le Délit s’est entretenu avec des acteur·rice·s du milieu.

Une adaptation forcée

De manière générale, d’un point de vue financier et pour ce qui est de la publication des titres, les maisons d’édition s’en sont plutôt bien sorties pendant le confinement. En effet, leurs activités s’en sont trouvées moins affectées que celles des librairies par l’obligation gouvernementale de travailler à partir de la maison. Chez Nota bene, la petite équipe de quatre femmes a apporté les ordinateurs de bureau à la maison de chacune, et fait ses rencontres avec les auteurs et autrices par téléphone.

« Avec la fermeture des commerces, il y a un pan de la commercialisation du livre qui a été arrêté, sinon ralenti, mais tout le reste a continué : l’administratif, la préparation des demandes des subventions, le travail éditorial », nous dit Romy Snauwaert, l’éditrice de Varia au Groupe Nota bene. Les éditrices ont continué de recevoir des manuscrits, mais les tentatives des auteurs et autrices d’inclure le thème du confinement dans leurs écrits sont infructueuses pour le moment. La raison est simple : le recul manque. Il n’est pas possible de composer un roman, un essai, qui sera mature et réfléchi, tant qu’on sera au centre-même des événements.

Quant à lui, le directeur de Mémoire d’encrier, Rodney Saint-Éloi, nous partage le travail de maturation numérique qu’a entrepris sa maison d’édition afin qu’elle puisse poursuivre sa mission malgré la pandémie. Les activités d’animation ont été transposées sur le numérique, et des rencontres ont été organisées avec les auteur·rice·s. Cela était nécessaire « parce que les auteurs avaient besoin de savoir que le livre, encore, existe », et que le travail continue d’être fait.

En ce moment, la chaîne est fragilisée et les maillons les plus faibles sont les libraires et les auteurs.

- Romy Snauwaert

Pour ce qui est des projets à plus long terme, pour l’automne ou l’hiver par exemple, les éditrices de Nota bene nous indiquent n’avoir rien annulé, seulement décalé certaines parutions et certains lancements : la reprise aura donc été très douce, « pour ne pas fragiliser les librairies. Car en ce moment, la chaîne est fragilisée et les maillons les plus faibles sont les libraires et les auteurs ». 

Quant à la rentrée littéraire d’automne, une période concentrant la majorité des parutions et donc un moment attendu tant par les libraires, les éditeurs·rice·s, les auteur·rice·s que les lecteur·rice·s, Marie-Julie Flagothier, l’éditrice de Triptyque chez Nota bene, est simplement soulagée : « Au moins, elle va avoir lieu [rires, ndlr]. » Elle fait référence à la rentrée du printemps qui s’est fait aspirer par le début du confinement, poussant donc la plupart des éditeurs·rice·s à reporter les nouvelles parutions, étant donné l’importance d’un lancement et de la présence du livre en librairie afin de lui donner un contact avec le lectorat. 

Rodney Saint-Éloi rapporte les mêmes incertitudes pour ce qui est des lancements, ne sachant pas quand il sera possible d’organiser des événements en librairie, mais démontre un bel espoir envers toutes ces nouveautés : « Nous, à Mémoire d’encrier, on s’est réinventé, et je pense que les gens des Salons du livre et des librairies se sont réinventés, donc je pense que l’espace lentement se réinvente, pour manifester sa présence. »

D’ailleurs, plusieurs s’entendent pour dire que la nouvelle formule proposée plus tôt cet été par le Salon du livre de Montréal ne sera pas idéale. Les organisateur·rice·s de l’événement proposaient une présence numérique sous forme d’ateliers créatifs et de rencontres d’auteur·rice·s, avec des conférences, tables rondes et performances au Palais des congrès de Montréal, ainsi que des micros-événements partout dans la ville. 

Romy Snauwaert précise l’implication de cette adaptation du classique de novembre pour le milieu de la littérature jeunesse, car cet événement est crucial pour le contact avec le jeune lectorat. En tant que maison d’édition ne publiant pas de livres jeunesse, Nota bene ne s’en sort pas si mal ; mais pour les éditions en jeunesse qui n’ont pas le droit de faire de la publicité auprès des enfants, elles perdent en quelque sorte leur plateforme, « le moment de l’année où [elles] peuvent rejoindre leur lectorat ».

Je pense que le livre est le seul espace dans la culture qui soit tout de suite relancé après la pandémie, en fait.

- Rodney Saint-Éloi

L’ampleur d’un événement tel que le Salon du livre, demeurant assez rare pour le milieu, est plutôt chose courante dans les autres pans de la culture. Toutefois, les représentations de théâtre et les concerts ne sont toujours pas possibles dans leur cours normal, ce qui pousse Rodney Saint-Éloi à reconnaître la chance qu’a le milieu littéraire, malgré tout : « Je pense que le livre est le seul espace dans la culture qui soit tout de suite relancé après la pandémie, en fait. »

À quoi s’attendre ?

En ce qui concerne le futur du monde du livre, malgré qu’il soit nébuleux, Rodney Saint-Éloi a espoir : « Je ne sais pas pour le moyen terme, mais aujourd’hui, les théâtres sont fermés, on ne peut pas dire qu’on va dans un concert, mais on peut dire qu’on va en librairie, pour prendre un livre. Au niveau du commerce de l’imaginaire, le livre est présent. Je pense que le secteur du livre est le moins pénalisé, par rapport à la culture en général. » 

D’ailleurs, même si l’on entend souvent dire que le milieu du livre est en danger, ce n’est pas tout à fait exact ; certains maillons de la chaîne le sont plus que les autres, notamment ceux des deux extrémités : les auteur·rice·s et les librairies. 

Nous pouvons résumer ce constat par deux mots : responsabilité fiscale. Une librairie doit acquitter des frais fixes, par exemple un loyer et une taxe municipale. Un·e auteur·rice quant à lui·elle gagne 10 % de la vente d’un livre, correspondant à la plus petite part parmi les différents maillons. L’absence d’un salaire stable et la variabilité des ventes sont directement reliées à sa situation. Pourtant, si l’auteur·rice n’est pas supporté·e, le livre ne sera simplement pas créé

Ainsi, Romy Snauwaert ressent une certaine crainte pour les auteurs et autrices, malgré l’aide gouvernementale, qui est loin d’être suffisante selon elle. En plus, les maisons d’édition sont plus flexibles au niveau de la structure de travail, et les distributeurs maintiennent une relation beaucoup plus globale avec les livres que les libraires ou les auteur·rice·s. 

Rappelons-nous la mission d’une librairie indépendante : assurer une diversité littéraire, un service de proximité. Ce sont les librairies indépendantes qui permettent aux petit·e·s auteur·rice·s d’être publié·e·s. En temps de pandémie donc, l’auteur·rice émergent·e ne peut pas « se vendre », se faire découvrir, et la librairie ne peut pas organiser les événements pour remplir sa part. Ajoutons à tout cela le défi constant auquel les librairies font face : survivre face à l’entreprise de Blaise Renaud, qui menace cette diversité littéraire.

La plus grosse aide que l’on peut avoir ce sont les gens, les familles qui viennent en librairie et achètent des livres pour les lire, les relire, les offrir en cadeau, comme ils achètent du vin ou de la nourriture.

- Rodney Saint-Éloi

Finalement, auteur·rice·s, libraires et éditeur·rice·s s’entendent tou·te·s pour dire que le meilleur moyen de soutenir la littérature québécoise est de la consommer, de « découvrir à travers les livres la ville, les auteurs, découvrir ce qui se fait ici », pour emprunter les jolis mots de monsieur Saint-Éloi. « La plus grosse aide que l’on peut avoir ce sont les gens, les familles qui viennent en librairie et achètent des livres pour les lire, les relire, les offrir en cadeau, comme ils achètent du vin ou de la nourriture. »