Écarts et concentrations de richesses : quelles sont les balises ?

L’institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) publiait en janvier 2020 un rapport intitulé « Les super-riches et l’explosion des inégalités : portrait et pistes de solutions ». Le rapport fait le constat d’une augmentation des inégalités économiques au Québec, mais se concentre aussi sur ceux qui possèdent le plus de richesse dans la province. Lino Saputo (fortune de 5,1 milliards de dollars, président de Saputo), Alain Bouchard (3,7 milliards, Couche-Tard) et Jean Coutu (2,4 milliards) se hissent à la tête de la liste des 11 milliardaires québécois. L’Institut interroge la provenance de tels montants : « L’explosion des revenus du 1% s’explique en bonne partie par une croissance démesurée des salaires et des divers bonus offerts aux dirigeants des entreprises et des organismes publics ». Selon des données du Globe and Mail, la rémunération moyenne des 25 PDG les mieux payés au Québec « représentait 108 fois le salaire moyen de leur personnel en 2016 (ce ratio était de 102 en 2015) ».

De tels constats sont expliqués par des pratiques d’entreprises permettant de contourner les cotisations fiscales — et c’est légal —, mais aussi par la réduction des paliers d’imposition faisant que, pour les plus riches « la part d’impôt payé par ceux-ci a en fait diminué en proportion des revenus qu’ils ont engrangés ». La fraude et l’évasion fiscale font aussi du système d’imposition et de redistribution des richesses une passoire, qui est non seulement le résultat d’un manque de coordination entre les différents gouvernements, mais aussi d’une insuffisance de sanctions fermes.

Si l’on s’éloigne de ce rapport, le sujet de la distribution des richesses divise évidemment beaucoup. Certain·e·s prônent la réussite individuelle et assurent alors la légitimité d’être propriétaire de telles fortunes. La richesse reviendrait alors à celui ou celle qui détient l’idée originale et prend les risques de créer une structure. Mais d’autres assurent qu’un tel amas de richesses ne peut se faire indépendamment des classes moins aisées qui travaillent à salaires bas, ou minimums, pour assurer la production et le fonctionnement des entreprises que les plus riches dirigent. Ce clivage se retrouve dans les différences entre les programmes de partis politiques, qui peuvent voir leurs intérêts liés à ceux des grandes entreprises et patrons.

Alexandria Ocasio-Cortez, membre du Congrès américain et représentante du 14e district de New York, déclarait lors d’un évènement dédié au jour de Martin Luther King : « Personne ne gagne jamais un milliard de dollars. On prend un milliard de dollars ». Les convictions de la politicienne sont évidemment liées à un contexte américain, marqué par un État qui se porte moins garant de la protection sociale qu’ici, au Québec. Cependant, sa position permet d’interroger les démarcations et interactions économiques entre le public et le privé. Les entreprises se construisent aussi à l’aide de subventions gouvernementales, en employant des personnes qui ont suivi une éducation offerte ou subventionnée par le secteur public, et bénéficient de politiques fiscales qui s’articulent souvent autour d’elles afin de faciliter leur croissance. Dire que les milliardaires exploitent sans relâche relève d’un argument politique puissant, qui peut être appuyé par des faits. Cependant, dire que la concentration de richesse favorise le creusement des inégalités et la précarisation des classes sociales moins aisées est un constat que le rapport de l’IRIS fait.

À la question de la redistribution des richesses, l’on répondra qu’il existe des solutions ; plus ou moins neuves, plus ou moins appréciées, elles sont situées à différents endroits du spectre politique et ainsi sont le reflet du clivage cité plus haut. L’IRIS, institut qui se positionne contre le néolibéralisme, propose deux solutions. La première est l’instauration d’un salaire maximum : si un salaire minimum existe pour fixer une limite à la pauvreté et que la richesse excessive renforce cette pauvreté, l’on devrait mettre une limite aux fortunes. Celle-ci devrait être établie « non seulement en fonction du salaire moyen au sein de l’entreprise privée ou de l’organisme public concerné, mais aussi du salaire minimum en vigueur au Québec. » Le rapport recommande aussi une plus grande transparence de la part des entreprises, qui devraient publier clairement les salaires des salarié·e·s les mieux payé·e·s. La deuxième solution, plus traditionnelle, se concentre sur le système de charges fiscales et consiste en l’ajout de paliers d’impositions pour augmenter la taxation des plus privilégié·e·s. Ce que l’IRIS propose, c’est avant tout une responsabilisation de celles·ceux qui détiennent le plus de pouvoir économique et d’un gouvernement québécois qui devrait sévir. À la lecture de ce rapport, il semble surtout que c’est en intégrant les salarié·e·s, la force de travail, à ces conversations que les mesures les plus justes pourront être mises en place.