L’humanitaire en d’autres termes – Le Délit
L’humanitaire en d’autres termes
Par · 19 novembre 2019
Le Délit a rencontré la professeure Rachel Kiddell-Monroe, membre de MSF et directrice générale de SeeChange.
Image par Béatrice Malleret

Le Délit (LD) :  Peux-tu te présenter et parler des différents secteurs d’activités dans lesquels tu es engagée?

Rachel Kiddell-Monroe (RKM): Il y a deux secteurs dans lesquels j’évolue. Je suis professeure à McGill en développement international, où j’enseigne à tous les niveaux d’études. J’adore ça parce que je trouve que dans les universités, on a besoin de plus d’informations pratiques concernant ce qu’il se passe sur le terrain. Mon deuxième champ d’opération est dans l’assistance humanitaire. J’ai commencé à travailler avec Médecins Sans Frontières en 1991 comme travailleuse humanitaire sur le terrain dans divers pays comme la Somalie, Djibouti, le Rwanda, le Congo, et après ça en Amérique Latine. J’ai toujours pris le rôle de directrice de projet, et j’ai été présente dans des situations de crise, des guerres et d’autres situations de conflits. J’ai fait beaucoup de travail avec des réfugiés où l’on a eu à traiter des maladies infectieuses comme le VIH, le paludisme ou la tuberculose. C’était la partie principale de mon activité. Et maintenant, après toutes ces années à l’international, je me suis dit que j’avais envie de faire quelque chose chez moi. Ça fait 15 ans que je vis au Canada. Mais j’avais du mal à trouver un domaine qui n’était pas déjà pris en charge par un organisme existant. Mais il y a deux ans, un étudiant m’a envoyé un article qui parlait de la crise de tuberculose qui se répandait au Nunavut, où les populations Inuits sont touchées par cette épidémie 300 fois plus que les populations canadiennes non-autochtones. Je me suis demandée comment c’était possible que cela ait lieu dans un pays aussi riche et développé que le Canada, avec un système de santé aussi bon. Alors j’ai commencé à faire des investigations et j’ai réalisé qu’il y avait un énorme manque de communication entre le système de santé et la population. Les personnes Inuits que j’ai rencontrées dans les communautés m’ont dit à plusieurs reprises qu’elles voulaient être davantage formées sur le sujet de la tuberculose pour qu’elles puissent prendre elles-mêmes des mesures pour remédier à la crise. Donc tout en continuant mes recherches, j’ai décidé de lancer un projet qui s’appelle SeeChange Initiative.

L’idée de SeeChange est d’aider les communautés à réaliser elles-mêmes leur santé et leur bien-être pour qu’elles puissent s’épanouir en tant que communautés. Mes 30 ans d’expériences m’ont appris que ce sont les communautés elles-mêmes qui tiennent les clés de leur bien-être, et pas les étrangers. Les étrangers peuvent apporter en connaissances et en expertise, mais au-delà de ça, c’est la solidarité qui est importante. Il faut communiquer, et poser la question de ce qu’il se passe dans certaines communautés. Il faut demander premièrement « est-ce qu’on peut vous aider ? » et si oui, « comment on peut vous aider ? ». Pour ça, il faut complètement transformer le paradigme de l’humanitaire dans le sens où il faut permettre aux communautés où l’humanitaire agit de reprendre leur autonomie et leur pouvoir. Ces personnes ont le pouvoir et la capacité de résoudre leurs propres problèmes. Je crois très fortement à ça et au besoin de créer un sentiment d’appartenance. À Nunavut, nous travaillons avec une communauté qui s’appelle Clyde River et qui est assez chanceuse parce qu’il y a 20 ans, ils ont commencé une organisation communautaire qui est là pour répondre aux besoins de la communauté en donnant notamment des formations en santé mentale. Et quand on a commencé à faire un partenariat avec eux, ils ont dit « pourquoi est-ce qu’on ne proposerait pas une formation à la communauté pour leur permettre de comprendre tous les problèmes liés à la tuberculose, comment on est atteint de tuberculose, comment on peut la guérir et comment on peut l’empêcher de se répandre? ». C’était exactement ce que nous avions en tête. En janvier prochain, le premier workshop aura lieu. Donc en un an, on a beaucoup avancé, et ça va avancer de plus en plus rapidement car le projet appartient désormais à la communauté, nous on est juste là pour faciliter, aider, amener des fonds.

Il faut transformer le paradigme de l’humanitaire dans le sens où il faut permettre aux communautés où l’humanitaire agit de reprendre leur autonomie et leur pouvoir

LD : Pour revenir sur ce que tu disais à propos de l’expertise que les personnes en humanitaire doivent avoir, quelle est la formation que tu as suivie, et comment en es-tu venue à travailler pour MSF? Et quels sont les différents corps de métiers qui constituent le secteur humanitaire?

RKM : Je vais te raconter une petite anecdote. J’étais dans un pub à Londres quand un ami m’a présenté à quelqu’un à qui j’ai commencé à parler de mon expérience. Avant de découvrir MSF, j’ai étudié le droit à l’université et j’ai été juriste pendant deux ans, mais je n’étais pas heureuse. Je voulais travailler dans les droits de la personne et il y avait peu d’opportunités pour cela à Londres à la fin des années 80, alors je suis partie en Indonésie pour travailler avec une tribu du sud-est de Sumatra qui œuvrait pour la protection de la forêt. Donc j’ai d’abord commencé à travailler dans l’environnement. Mais j’ai rapidement réalisé qu’il n’y a pas d’environnement sans les personnes qui y vivent, qui sont les gardiennes de ces espaces. J’ai passé 3 ans là-bas, puis je suis rentrée à Londres et j’ai rencontré cette personne à qui j’ai raconté mon histoire et qui m’a dit « il faut que tu viennes travailler avec Médecins Sans Frontières ». Je lui ai répondu que je n’étais pas médecin. En fait, 50% des personnes qui travaillent chez MSF ne sont pas médecins. Lui était juriste aussi, donc il a relancé sa proposition de venir les rejoindre. Au début je n’étais pas convaincue car les personnes avec qui j’ai travaillé en Indonésie étaient très méfiantes des organismes internationaux qui venaient parachuter dans leur pays en pensant avoir réponse à tout, alors j’étais méfiante aussi. Mais après quelques recherches et conversations, je suis tombée en amour avec MSF. Médecins Sans Frontières est une famille qui rassemble pleins de connaissances et de savoirs différents. On a des anthropologues, des techniciens de laboratoire, des médecins bien-sûr, des infirmières, des sages-femmes, des ingénieurs, des mécaniciens. Parce que pour un projet, le but c’est d’amener de l’assistance médicale à des personnes qui sont souvent dans des endroits très isolés, éloignés et dépourvus, et pour ça il faut des locaux. Et les médecins ne peuvent pas s’occuper de ça. Donc il y a tout un travail préalable pour permettre aux médecins d’ensuite faire le leur.

LD : Tu as un peu touché à cet élément en répondant à la première question, mais comment MSF, qui est un organisme qui intervient surtout dans des situations de crise, fait en sorte de ne pas instaurer une dépendance à une aide humanitaire principalement étrangère dans les lieux où elle intervient? Est-ce qu’un système de longue durée est mis en place, ou est-ce qu’une fois que la crise a été adressée, MSF quitte les lieux, laissant surgir d’autres problèmes après la crise?

RKM : C’est une très bonne question et une réalité avec laquelle on se bat tous les jours. Donnons l’exemple du Venezuela. C’est un pays qui avait un très bon système de santé et d’éducation, et un niveau de vie élevé. Tout d’un coup la situation a fait que la population s’est retrouvée sans rien, a tout perdu. Ils ont besoin d’être autonomes mais dans l’immédiat, ils sont dépendants sur nous pour certaines choses comme la nourriture, l’assistance médicale etc. Donc que faire pour établir une situation durable? C’est très difficile pour nous car MSF est primordialement une organisation spécialisée dans les soins d’urgence. Mais une fois que les soins d’urgence sont donnés et qu’un système de base est mis en place, on se rend compte qu’il n’y a souvent personne pour prendre le relai et le contexte est très compliqué. Par exemple, maintenant au Venezuela, c’est très difficile pour nous de travailler car le gouvernement n’est pas forcément favorable à ce que l’on intervienne. Et même si le gouvernement et la population font le maximum, ce n’est pas toujours facile de se retirer.

Mais notre politique est vraiment de se concentrer sur les premiers soins, donc on n’a pas développé de système dans la durée. Mais c’est une question qu’il est nécessaire de se poser, car en République démocratique du Congo par exemple, ça fait 30 ans qu’on est là. En Somalie, ça fait presque 40 ans. Au Soudan du Sud aussi. Et on se demande vraiment si c’est assez de juste faire le travail d’urgence. Mais c’est cela la nature de notre organisme et on ne veut pas forcément la changer. Notre nature nous permet d’être dynamiques, réactifs. Et si on devient plus durables, on devient comme d’autres organismes qui sont beaucoup mieux équipés que nous pour faire ça. Donc pour moi c’est plutôt une question de partenariat, de comment passer nos projets à d’autres organismes en qui on a confiance, et aussi comment donner les outils à la population pour qu’eux puissent être le plus indépendants possible.

Béatrice Malleret

LD : Et c’est justement ce que vous faites avec SeeChange non? Le projet intervient pour former et travailler dans la durée, n’est-ce pas?

RKM : Oui absolument. Mais je dois dire que lorsqu’on a commencé, nous étions vraiment dans l’urgence parce que des enfants sont en train de mourir de tuberculose et c’est inacceptable. Alors je voulais aller rapidement, répondre rapidement. Le contexte est compliqué, le processus est lent, trop lent. Donc je maintiens une pression pour que l’on avance. Mais en travaillant en dehors de MSF, je me rends compte maintenant que trouver des financements et des personnes qui comprennent le projet n’est pas chose facile. Cela représente un vrai obstacle. Mais maintenant, on a reçu des fonds qui sont sur une durée de cinq ans ce qui est très bien car ça va nous permettre d’assurer le suivi du projet. Et à partir du moment où on va commencer à former la première cohorte des membres de la communauté, tout va aller plus rapidement. Sheila Enook, qui est la coordonnatrice Inuk du projet à Clyde River, explique que pour elle, cette initiative est comparable à un feu : au début il n’y a qu’une petite étincelle, mais au fur et à mesure que les gens rejoignent le projet et que celui-ci se développe, l’étincelle va grandir et devenir une vraie flamme. Ce dont je me rends compte de plus en plus, c’est qu’il faut écouter attentivement les populations. Quand je repense à ma carrière, je me dis que peut-être je n’ai pas suffisamment écouté, je suis arrivée avec le sentiment que je savais déjà ce qu’il y avait à faire. Et même si les gens avec qui et pour qui j’ai travaillé ont souvent exprimé de la gratitude, et que MSF sauve des vies, qu’est-ce que j’ai réellement laissé à la population? Je sais que je me pose cette question beaucoup plus maintenant, et que MSF aussi, a beaucoup évolué depuis ses débuts. Mais dans ce nouveau projet, je veux vraiment m’assurer d’avoir le meilleur impact possible, en me posant ces questions dès le début.

Trouver des financements et des personnes qui comprennent le projet n’est pas chose facile. Cela représente un vrai obstacle. Maintenant, on a reçu des fonds qui sont sur une durée de cinq ans, ce qui va nous permettre d’assurer le suivi du projet

LD : À ce sujet, est-ce que selon toi les ONG comme MSF ou SeeChange ont un rôle politique à jouer? Beaucoup des situations où vous intervenez sont, directement ou non, causées par les actions de gouvernements occidentaux et sont liées à une chronologie de violences coloniales. Avez-vous donc un discours politique qui aborde cette dimension-là de votre activité? Est-ce que vous vous entretenez avec les politiques dans les lieux et les pays où vous intervenez ou essayez-vous de rester le plus neutre possible?

RKM : On est neutre. Médecins Sans Frontières est un organisme impartial et la neutralité est un principe que l’on a toujours eu, depuis notre début en 1971. L’organisme peut être neutre et apolitique, mais nous, en tant qu’êtres humains, sommes            politiques. Donc c’est une grande discussion au sein de MSF. Nous sommes neutres dans la mesure où on apporte des soins aux personnes qui en ont besoin. Peu importe si un gouvernement nous dit de soigner une population et pas une autre, nous on va soigner les deux. On va diriger tous nos efforts pour essayer de soigner le plus de monde possible. Après, la façon dont MSF vit sa vie politique, ou plutôt sa vie non-politique politique, est en faisant des témoignages. On parle de la situation et de son injustice. Mais on ne propose pas de solution, on ne dit pas aux gouvernements d’agir de telle ou telle manière. Par contre, on est politique dans le sens où on s’adresse aux pays membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et on condamne le bombardement de nos hôpitaux en Afghanistan, au Yémen ou en Syrie et nous réclamons qu’ils cessent de tuer les civils et notre personnel. Donc qu’est-ce qui est politique, et qu’est-ce qui ne l’est pas? On n’est pas politique dans le sens où nous ne sommes pas partisans, on ne soutient pas de parti politique, mais après, c’est sûr que nous ne sommes pas de droite. Le fait que nous sommes avec MSF signifie que nous sommes plutôt de gauche. Pour SeeChange, c’est plus ou moins le même modèle en miniature. Je fais beaucoup de témoignages, je parle beaucoup des lacunes dans le gouvernement et le gouvernement n’aime pas trop ça, mais c’est comme ça que l’on change les choses.

LD : Une dernière question. Ton parcours montre que tu évolues dans des cercles très différents, tu côtoies aussi bien des niveaux élevés de privilèges que de précarité — comment fais-tu pour ne pas tomber dans une attitude cynique et désabusée face aux situations que tu rencontres?

RKM : Je refuse d’être cynique, je refuse. Parce que ce qu’il s’est passé dans le passé n’est plus aujourd’hui. J’essaie de vivre dans le présent. Et je crois que chaque personne qui vit dans la difficulté a besoin d’assistance maintenant. Ce n’est pas à moi de juger si cette personne devrait être dans cette situation ou non. Le rôle de l’humanitaire est d’apporter du soutien, c’est tout. En ce qui concerne les gouvernements, c’est sûr que je ne suis pas contente de la manière dont ils répondent ou ne répondent pas à certaines situations. Mais au niveau individuel, il existe tellement de personnes qui œuvrent pour faire changer les choses. Et si on approche la question avec du cynisme, on ne va convaincre personne. C’est aussi par respect pour les personnes qui sont dans des situations difficiles et que je veux aider que je ne tombe pas dans le cynisme. Si je ne garde pas cet optimisme, cet espoir, je ne peux pas les servir de la manière dont je veux les servir. 

 
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