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Un féminisme pour moi

L’œuvre de Roxane Gay permet une réconciliation avec le mouvement souvent excluant.

Béatrice Malleret | Le Délit

Il est difficile de parler de féminisme en dehors d’un contexte social ou politique spécifique. À l’échelle d’une société, d’une communauté ou d’un individu, ce mouvement prend différentes formes et significations qui ne peuvent pas être réduites à une seule définition normative et excluante du féminisme. Pourtant, beaucoup de personnes se proclamant féministes font justement cela. Elles parlent au nom de toutes les femmes sans comprendre ou connaître la complexité d’histoires ou d’identités qui sont propres à chacune et qui influencent leur manière d’être féministe. 

Malgré cela, pouvoir s’identifier à des figures féministes est une chose importante. Les porte-paroles de ce mouvement se retrouvent donc avec la grande responsabilité de représenter des personnes issues de cultures différentes et qui ne communiquent pas de la même manière. Difficile donc de trouver une manière inclusive de promouvoir l’aspect fondamental du féminisme, qui est d’obtenir l’égalité politique, économique, culturelle, sociale et juridique entre les hommes et les femmes. Dans son recueil d’essais Bad Feminist, l’écrivaine et professeure Roxane Gay tente justement cela. Elle décortique le féminisme sous tous ses aspects, révélant les nombreux problèmes de ce terme tel que beaucoup l’ont compris par le passé, et tel que beaucoup continuent de le comprendre aujourd’hui. Elle déconstruit le féminisme à travers une profonde analyse pour ensuite mieux se l’approprier. Pour ça, elle part de l’idée initiale qu’il n’y aura jamais de féminisme parfait parce qu’il est conçu par des personnes inhéremment imparfaites. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle veut l’abandonner entièrement :

« Comment réconcilier l’aspect imparfait du féminisme avec tout le bien qu’il peut faire ? La vérité est que le féminisme est imparfait parce que c’est un mouvement créé et porté par les humains et que les humains sont imparfaits par nature. Pour une quelconque raison, on pense le féminisme comme un standard déraisonnable et inatteignable, comme un mouvement censé incarner tout ce que l’on veut et qui doit toujours faire les meilleurs choix possibles. Quand la réalité du féminisme ne correspond pas à ces attentes, on décide que le féminisme est le problème plutôt que les personnes imparfaites qui agissent au nom du mouvement. » 

Féminisme et racialisation 

J’ai longtemps pensé que le féminisme n’était pas pour moi. Il m’était difficile de m’identifier à ce mouvement en tant que femme noire. J’avais souvent l’impression de recevoir des leçons de femmes incapables de comprendre mes expériences. L’œuvre de Roxane Gay m’a permis de découvrir une forme de féminisme à laquelle je peux m’identifier. En plus de décrire les difficultés que les femmes racisées ont à surmonter au quotidien en tant que femmes et en tant que personnes racisées, l’auteure explique et analyse la représentation raciste que font les médias et l’industrie du film des personnes de couleur dans ses essais de la section « Race and Entertainment » (La race et l’industrie des loisirs, ndlr).

On a tous·tes besoin de se sentir compris·es et représenté·e·s. Dans ce sens, on cherche des modèles qui vont exprimer et défendre nos besoins. Il est plus facile de s’identifier à une personne qui nous ressemble car elle nous comprendra surement mieux aussi. Une femme de couleur est doublement discriminée, et à cause de cela, il est doublement plus difficile pour elle de trouver dans les discours publics des mots et des personnes qui la défendent. 

Roxane Gay est l’une de ces personnes. Elle explique parfaitement les défis qu’elle doit surmonter, aussi bien dans le milieu professionnel que personnel. Mais elle ne tombe pas dans le piège de la donneuse de leçon. Elle parle de sa propre expérience du racisme sans l’universaliser mais en permettant à d’autres de s’y reconnaître. Même si je sentais qu’enfin, mon expérience était clairement comprise et exprimée, je n’ai lu aucun passage qui décrivait comment je devais agir, penser ou me sentir. Au contraire, elle met constamment en avant ses propres contradictions et limites. La « mauvaise féministe » est pleine d’imperfections mais elle vaut la peine d’être écoutée et prise au sérieux. On ne peut pas la condamner car elle assume totalement ses défauts et ses biais, et se met ainsi à l’abri de critiques qui tenteraient de la discréditer pour cela.

« J’avais souvent l’impression de recevoir des leçons de femmes incapables de comprendre mes expériences. L’œuvre de Roxane Gay m’a permis de découvrir une forme de féminisme à laquelle je peux m’identifier »

Nouvel agenda féministe 

Les porte-paroles du féminisme n’ont pas le droit à l’erreur. Et tout le problème se trouve là. Pour être une féministe crédible, il faut avoir un discours et une attitude irréprochable. Une légère incohérence semble pouvoir remettre en cause tout le mouvement. Et cette soi-disant cohérence est souvent basée sur des stéréotypes correspondant à une femme jeune, riche et blanche, ou à la angry feminist (féministe en colère, ndlr) qui ne se rase pas, ne se maquille pas et parle fort. La liste des choses que les femmes doivent faire ou dire pour être considérées féministes est longue, non accessible et non souhaitable pour beaucoup de personnes. Toutes les femmes ne subissent pas le sexisme de la même manière. Ainsi, toutes les femmes ne peuvent pas y répondre ou essayer de le gérer de la même manière. Nous n’avons pas toutes les mêmes attentes et les mêmes besoins. Toutes ces différences créent des conflits et des tensions, au point où l’on peut avoir l’impression que le féminisme ne pourra jamais être un mouvement qui rassemble tout le monde en n’essentialisant personne.

Le défi que Gay relève est de réconcilier toutes les (mauvaises) féministes en prenant en compte la singularité de nos expériences. Nos défauts ne devraient pas être des obstacles à notre désir d’équité. Sa définition de la « mauvaise féministe » reconnaît la nature imparfaite des personnes qui font partie du mouvement féministe et du féminisme lui-même. Ainsi, elle permet une réconciliation avec un mouvement trop souvent décrédibilisé. En lui donnant une plus grande cohésion interne, elle permet au féminisme d’avoir une plus grande force externe. J’ai découvert à travers son œuvre ma propre définition d’un féminisme imparfait qui change constamment. Un féminisme qui ne juge pas et qui ne donne pas de leçon. Un mouvement qui, au-delà des stéréotypes et idées reçues, a une mission qui émerge clairement et peut ainsi être exécutée plus efficacement.


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