L’austérité, les femmes et le féminisme
10 novembre 2015 - Image par Jérémie Dubé-Lavigne
Entretien avec Aurélie Lanctôt, étudiante, auteure, journaliste et féministe.

Aurélie Lanctôt est une jeune féministe assumée. Âgée de 23 ans, elle a pris conscience au début de l’âge adulte des inégalités de fait qui subsistent toujours entre les hommes et les femmes au Québec, malgré une égalité de droit. C’est donc en ce sens qu’elle a décidé de prendre la parole pour dénoncer les inégalités salariales, la violence sexuelle, la pauvreté ou encore le manque d’opportunités dans certaines sphères de pouvoir pour les femmes. Diplômée en journalisme de l’UQAM, elle collabore avec différents médias notamment dans La Gazette des femmes, Ricochet ou Radio-Canada. Elle est aujourd’hui étudiante en droit à l’Université McGill. Son livre Les libéraux n’aiment pas les femmes – essai sur l’austérité a été publié chez Lux Éditeur le mois dernier.


Le Délit (LD): Le titre de ton premier livre fait réagir. Il y a plusieurs gains importants pour les femmes qui ont été réalisés sous les Libéraux. Pourquoi Les Libéraux n’aiment pas les femmes?

Aurélie Lanctôt (AL): J’ai choisi ce titre-là pour plusieurs raisons. Ce titre ne traduit pas la croyance que le gouvernement de Philippe Couillard se réveille tous les matins en se disant «bon, on va gouverner en nuisant aux femmes». Je ne crois pas que l’on ait affaire à des ministres ou à des députés ou même à un gouvernement qui veulent limiter les droits des femmes ou même la place qu’elles occupent dans la société. […] Par contre, lorsqu’on en vient à l’élaboration et à l’application de politiques économiques, je pense que les Libéraux, par entêtement ou omission, ne prennent pas acte des effets sexistes de leurs politiques qui s’exercent au détriment des femmes. En ce sens-là […] et en refusant de faire cette prise de conscience, je pense qu’ils gouvernent en n’aimant pas les femmes. Mais on s’entend que le titre se veut être une boutade, une façon d’interpeller.

LD: Les politiques d’austérité du gouvernement ont un effet disproportionné sur les femmes. Quels sont ces effets?

AL: Les politiques d’austérité et de compression budgétaire créent un déséquilibre entre les hommes et les femmes pour deux raisons. Premièrement, les compressions budgétaires dans le secteur public affectent majoritairement les femmes parce que les trois-quarts des employés du secteur public sont des femmes. Et une femme sur trois qui travaille, travaille d’une façon ou d’une autre dans le secteur public. Quand on supprime des emplois dans le secteur public, ce sont les femmes les premières à en écoper.

La disparition et la précarisation de certains services publics affectent davantage les femmes parce qu’elles les utilisent plus (ex.  le système de la santé et des services sociaux) pour plusieurs raisons, notamment leur style de vie. Tout d’abord, parce qu’elles sollicitent beaucoup plus les services médicaux, mais aussi parce qu’elles sont généralement plus pauvres que les hommes. Elles dépendent davantage de l’aide sociale, de certaines allocations ou de certains programmes par exemple. En contrepartie, les mesures de relance économique, qui favorisent surtout le secteur privé, favorisent surtout une main-d’œuvre qui est en très grande majorité masculine. Donc, par les choix de compression et les choix de relance économique, on constate que l’austérité a un impact différencié selon le sexe favorisant les hommes et défavorisant les femmes. En prenant ce modèle économique, on accentue les écarts de richesse entre les hommes et les femmes.

LD: Tu es allée sur le terrain autant dans le milieu scolaire que dans le milieu de la santé et des services sociaux. Tu as parlé à une jeune enseignante, une orthopédagogue entre autres. Quelles sont les conséquences directes de l’austérité sur les élèves ainsi que sur les gens qui utilisent les services sociaux?

AL: Elles sont nombreuses et dépendent des secteurs. Chez les travailleuses, on assiste à une précarisation de leurs conditions d’emploi. Il y a des impacts immédiats sur ces femmes-là qui sont observables. Les infirmières et les enseignantes, par exemple, sont épuisées. Elles font face à des problématiques qui sont toujours plus complexes tout en ayant de moins en moins de ressources pour y faire face. Elles sont dépassées et n’arrivent pas à fournir autant de services qu’elles le voudraient. En effet la demande dépasse largement ce qu’elles peuvent offrir compte tenu des conditions dans lesquelles on les fait travailler. Ça les épuise et les décourage. Et ça c’est quand leur poste ne disparaît pas complètement. Sur les utilisateurs des services qui sont démantelés, les conséquences sont nombreuses aussi. On peut parler d’un appauvrissement général des femmes: elles ont plus de difficulté à trouver des emplois stables et donc leur revenu en écope. Il devient plus difficile pour elles d’échapper à la pauvreté et par ricochet, cela devient plus difficile d’échapper à la violence, etc. Je pense qu’on commence à peine à ressentir les effets de cette précarisation et de cet appauvrissement général des femmes induit par l’austérité. Peut-être que dans les années à venir, on va se rendre compte que c’est encore plus grave que ce qu’on avait appréhendé. Chose certaine, il y a une augmentation généralisée de la détresse des gens et principalement des femmes parce qu’elles sont d’emblée plus pauvres que les hommes.

LD: Tu t’es montrée réservée concernant le passage de Sophie Brochu et de trois autres femmes qui étaient venues à «Tout le monde en parle» (émission sur Radio-Canada, ndlr) parler de l’ambition chez les femmes entre autres. Quels problèmes vois-tu dans leur discours?

AL: Je suis très critique par rapport à un certain féminisme qui est assez à la mode et qui dit que si les femmes veulent atteindre l’égalité, ce n’est qu’une question de volonté, d’efforts et de travail. Entendons-nous: le discours sur la promotion de l’ambition chez les femmes n’est pas mauvais en soi. Il n’y a personne qui va condamner le fait  que l’on dise aux filles qu’elles peuvent avoir des rêves sans modération et qu’elles sont au moins aussi bonnes que leurs collègues et camarades de classe masculins. Tout ça, ce sont des choses qui sont vraies et bonnes à dire et je n’ai rien contre ce discours-là, sur ce principe-là. Par contre, j’ai l’impression que les mêmes personnes qui tiennent ce discours sur l’ambition se montrent insensibles à la réalité de la majorité des femmes. Souvent ce sont des femmes qui elles-mêmes ont réussi, qui elles-mêmes sont dans des positions de pouvoir, et elles oublient que pour la majorité des femmes, la volonté individuelle n’est pas suffisante pour atteindre l’égalité. Il y a des obstacles matériels objectifs qui sont prononcés pour les femmes et qui sont des obstacles à leur atteinte de l’égalité. Ils ne peuvent pas être surmontés si on ne donne pas aux femmes les outils pour le faire, comme les services publics accessibles et universels pour échapper à la pauvreté, ou des services de garde, afin de s’affranchir de ce qui les empêche d’accomplir leurs ambitions. J’ai l’impression qu’il y a dans ce féminisme à la Monique Jérôme-Forget ou à la Sophie Brochu des femmes qui sont dans des positions d’influence, qui font partie de l’élite et qui ont oublié la réalité de la majorité des femmes. La majorité des Québécoises dépendent empiriquement des services publics dont ces femmes cautionnent le démantèlement. Je trouve ça très inquiétant. Je pense qu’il faut répondre à ces féministes-là que si l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes sont si importantes pour elles, il faut qu’elles prennent acte du fait que les défis auxquels font face la majorité des femmes n’ont rien à voir avec une question de volonté. Je pense que ce n’est pas assez dit dans l’espace public.

LD: Dans Second Début de Francine Pelletier, qui est l’une des cofondatrices du magazine féministe La vie en rose et dans «Des paillettes aux revendications: quelques bribes d’un possible renouveau féministe» que tu as écrit pour Nouveau Projet, vous abordez toutes les deux le féminisme «pop», le renouveau féministe. Est-ce que la grogne actuelle en lien avec l’austérité va donner un nouveau souffle au mouvement féministe selon toi?

AL: Je le souhaite. Une chose est certaine, c’est que le féminisme […] est à la mode. Même si on peut critiquer la façon dont certaines vedettes vont endosser le discours féministe et les idées qu’elles vont mettre de l’avant, le fait que ces préoccupations-là soient à l’agenda du jour est une bonne chose. Que des jeunes filles s’y intéressent, c’est une bonne chose. Cela ne veut pas dire qu’il faut gober un certain discours, un féminisme pop et libéral qui est mis de l’avant. Cependant, si on peut semer la graine chez de plus en plus de filles, je pense que c’est une très bonne nouvelle. Après, je souhaite que ça se concrétise dans des luttes et des effets réels sur l’égalité ainsi qu’en une plus grande solidarité. […] 

Jérémie Dubé-Lavigne
 
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