« On ne peut pas faire ça à des enfants » – Le Délit
« On ne peut pas faire ça à des enfants »
Par · 12 octobre 2019
Le Théâtre Prospero se transforme en salle de classe le temps d’une leçon.
Image par Zoe Roux

Touchante. Dérangeante. Traumatisante. Telle est Madame Catherine prépare sa classe de troisième à l’irrémédiable, pièce écrite par Elena Belyea, traduite par Olivier Sylvestre et mise en scène par Jon Lachlan Stewart. Le terme « pièce » ne définit cependant pas l’entièreté du spectacle auquel l’on assiste ; l’on peut presque parler d’expérience immersive. L’actrice Alice Pascual assume le rôle de madame Catherine, enseignante de la classe 3B, et s’adresse au public comme s’il était constitué des élèves de sa classe. L’on s’assoit dans la salle et l’on retourne au primaire, mais dans une version sombrement actualisée de la petite école.

Madame Catherine est une enseignante engagée, bouillonnante, débordante d’affection pour ses élèves et qui se trouve grandement affectée par les fusillades de plus en plus fréquentes en milieu scolaire. Considérant les mesures mises en place pour protéger les élèves comme étant insuffisantes, elle décide de construire elle-même un programme de prévention en six étapes, qui inclut entre autres une mise en situation. Ce programme, elle l’enseigne au public, rendant les 90 minutes de la pièce particulièrement troublantes. L’on se trouve dans un contexte théâtral peu conventionnel, dans lequel le quatrième mur n’existe pas, et toute la détresse vécue par l’enseignante est absorbée par le public.

Comédienne ou professeure?

Non seulement le personnage de madame Catherine est-il minutieusement travaillé et profondément complexe, mais la comédienne lui donnant vie offre une performance haletante. Elle affiche l’enthousiasme débridé propre aux enseignant‧e‧s du primaire, qui flétrit à mesure que le spectacle progresse et qui se colore d’accès de folie et de détresse psychologique. Elle laisse également paraître par moments des pensées qu’elle exprime tout haut, qu’elle ne communiquerait pas à des enfants de huit ou neuf ans et qui sont accompagnées de changement dans la scénographie : la lumière se fait plus sombre, les néons de la classe clignotent, l’on se sent enclavé‧e‧s. Puis, elle revient à elle-même et la scénographie redevient normale.

La qualité du jeu de Pascual est telle que le public oublie qu’il est extérieur à la pièce ; les spectateur‧rice‧s en viennent à se sentir véritablement comme si leur enseignante de troisième année leur faisait un cours de prévention, tant il est étrange de l’applaudir lorsque se termine la pièce. Seul bémol : un personnage est ajouté, celui du directeur, dont madame Catherine déplore l’incompétence à maintes reprises. Celui-ci, interprété par Frédéric Lavallée, entre en scène à deux reprises, mais le jeu d’acteur ne véhicule pas la même intensité crue et la même véracité que celui d’Alice Pascual, et brise momentanément l’enchantement. Il aurait été plus justifié que ce personnage demeure désincarné, un homme que l’on évoque mais ne rencontre jamais, que les « élèves » ne soient exposés qu’à la perspective de leur professeure. Cela ajouterait à l’effet immersif de l’expérience ; les « élèves » ne se basent que sur les dires de leur professeure pour se construire une opinion sur le directeur.

Malaise éducatif

Les étapes du programme de l’enseignante comptent également une leçon d’histoire et un survol du vocabulaire lié aux fusillades. Ce à quoi l’on assiste, c’est une pertinente séance d’information déguisée en cours adapté aux enfants. Sans tomber dans le ridicule et tout en adoptant une attitude qui convient dans un contexte d’enseignement au primaire, la comédienne mêle humour et gravité dans la présentation de diverses fusillades ayant eu lieu en Amérique du Nord au cours des dernières décennies. Polytechnique, Sandy Hook, Parkland… Elle se couvre le visage d’un masque à l’effigie de chacun des tireurs et les personnifie l’un après l’autre. C’est là le plus frappant : donner une voix à ces hommes, se rendre compte de la réalité de ces personnes au moment de leur geste. Elle verbalise leurs crimes, les rend presque tangibles. Elle présente également des statistiques liées aux fusillades, avec minutie et subtilité. Cependant, elle offre à l’audience une performance de rap qui flirte de trop près avec un humour de mauvais goût et rappelle une enseignante qui chercherait trop l’approbation de sa classe.

Dans son ensemble, le spectacle est un chef-d’œuvre alarmant, qui met en lumière le climat de terreur régnant sur les écoles américaines et qui souligne leur horrifiante situation : des bâtiments conçus pour contrer une éventuelle agression armée et toute une panoplie d’effets scolaires pare-balles.

 

Madame Catherine prépare sa classe de troisième à l’irrémédiable est présenté au Théâtre Prospero jusqu’au 12 octobre.

 
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