Rétablir les racines – Le Délit
Rétablir les racines
Par · 10 septembre 2019
Le court-métrage Nous nous soulèverons invite à la mobilisation des peuples.
Image par Evangéline Durand-Allizé | Le Délit

Notre nom sera les vibrants de couleur rouge peau, car nous vibrerons

Au rythme des tambours et des feuillages de nos arbres qui dansent sous les vents de l’aube

Juchés entre nuages et terres

À emplir les landes à la blessure vive d’un chant nouveau courant l’éther,

Le cri des indomptés.

Ces vers, récités par la voix chaude de Natasha Kanapé Fontaine et accompagnés par la rythmique d’un tambour et des images lumineuses de forêts, proviennent du film Nous nous soulèverons. Ce court-métrage, réalisé par le Wapikoni mobile en 2016, a été présenté dans le cadre du colloque de Résistances des femmes autochtones dans les Amériques, qui a pris place du 4 au 6 septembre à l’Agora Hydro-Québec, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Natasha Kanapé Fontaine est Innue, poète-slammeuse, conférencière et actrice, en plus d’avoir écrit plusieurs recueils de poésie, dont N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures (2012) récipiendaire du Prix des écrivains francophones d’Amérique.

Associée au mouvement Idle No More, elle milite avec ses mots pour inciter un dialogue entre les peuples, dans le respect et la bonne volonté. Le Wapikoni mobile est une organisation à but non lucratif qui souhaite donner une « voix cinématographique » aux communautés autochtones. Il s’agit donc d’un studio d’enregistrement installé dans une fourgonnette, se promenant de communauté en communauté afin de donner les outils nécessaires pour la prise de parole par la réalisation de courts films. Il en résulte des œuvres uniques et bien souvent touchantes, qui portent la couleur de la communauté. Wapikoni a également pour mission de combattre la solitude ressentie par certain·e·s individu·e·s vivant dans des communautés plus isolées ; ce projet leur donne une opportunité de prise de parole qui tend à briser cet isolement.

Intégrer le territoire

Tout au long du poème, Fontaine fait un va-et-vient balancé entre les origines et le présent : d’un côté, les aînés et ce qu’ils ont vécu, et de l’autre, les enjeux actuels et les batailles politiques des communautés. Les luttes environnementales et territoriales menées par le passé font partie de l’actualité, et les luttes qui sont menées aujourd’hui font aussi partie du passé. Le rythme cadencé du tambour vient même ajouter à cette idée de balancement et d’équilibre entre le passé et le présent. Natasha Kanapé Fontaine parle de « rétablir les racines reliant nos ancêtres à nos enfants ». Elle invite les communautés à recommencer à partager le savoir et les connaissances, des aînés aux enfants, comme il était coutume de le faire auparavant dans les communautés autochtones. Pour elle, il s’agit de liens qu’il faut renouer, afin de pouvoir grandir comme peuple.

Kanapé Fontaine mentionne également la notion de territoire. Il s’agit d’un sujet qu’on retrouve beaucoup dans les œuvres et les contes autochtones, et très peu dans la culture dite « occidentale ». Au visionnement du court métrage, une impression de communion avec la terre, de compréhension de la rivière s’installe. L’image de ce cercle équilibré, où chaque être vivant a sa place dans un cercle dépourvu de hiérarchie, contraste étrangement avec le système occidental, où le collectivisme laisse place à un individualisme normalisé. Fontaine aborde donc le territoire de manière globale, touchant les divers aspects que l’on peut ressentir lors d’une promenade en forêt, autant visuellement que dans ses vers : le cri des animaux, le bruissement des feuilles d’arbres sous un coup de vent, le bruit de l’eau dans la rivière, rapide ou calme, le bruit des pas sur le sol. Le court métrage permet une immersion dans ce territoire, présenté comme l’endroit où la narratrice fait son « voyage ». Son voyage de vie. Elle porte les canots sur l’asphalte, comme l’héritage de sa communauté, de ses grands-parents. Elle porte leur histoire comme si c’était la sienne. Parce que justement, c’est aussi la sienne.

Terres volées

« Laissons à la terre ce qui appartient à la terre. » C’est ainsi que Natasha Kanapé Fontaine introduit de nombreux enjeux environnementaux vécus par les communautés autochtones. Sans en nommer aucun, elle arrive à les démontrer en les imageant, en leur donnant vie à travers des représentations diverses. On y voit une manifestation au milieu d’une route, où un individu se fige devant une vingtaine de policiers. À cela s’ajoute l’image d’une usine, celle de sables bitumineux, d’une mine. « Une Alberta brisée. » Elle fait ici référence à tous ces projets qui ont été acceptés sans l’avis des communautés touchées, des accords passés sans même les consulter. Des projets nocifs pour l’environnement, pour le territoire, pour le mode de vie. Les décisions ont été prises sans l’accord des parties concernées, celles-ci devant désormais subir les conséquences de ces projets. Entretenir de meilleurs liens, basés sur une relation égalitaire et honnête, permettrait peut-être une issue différente. Prôner le vivre ensemble dans une optique d’avenir semble essentiel. Natasha Kanapé Fontaine termine son film sur une note emplie d’espoir : un rayon de soleil reflétant son visage, elle nous quitte avec des paroles optimistes envers l’avenir, envers son territoire, envers son voyage.

Prôner le vivre ensemble dans une optique d’avenir semble essentiel.

Le court métrage Nous nous soulèverons nous témoigne ainsi un message essentiel : il est minuit moins une pour la planète, mais il n’est pas encore minuit. L’entraide, la bienveillance et le respect des uns envers les autres, de même que la reconnaissance de l’héritage passé et de l’environnement présent, sont autant de qualités à investir pour permettre un avenir, qui, espérons-le, sera plus glorieux.

 
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